mardi 17 mars 2009

Antony & the Johnsons


Tel le merle enfin décidé à s’égosiller, j’ai attendu mon quota de lumière quotidien pour écouter Antony. Les journaux annoncent le redoux, un mieux éphémère, qu’il va falloir quand même patienter, manger la graine avant le fruit. Impatient et assoiffé de lumière, résilié à céder aux ondes, jetant l’éponge sur le ring discographique, abdiquant, las du climat et des ambiances, je me suis enfin décidé à mettre religieusement Antony sur la platine. Et Antony patient de ma décision lâche le gosier.
Pris en tenaille entre ce cloaque médiatique dont je me méfie toujours, et l’envie d’entendre Antony, je suis allé vers Antony. J’aime plus que tout les cœurs humides et les brumes légères. Si quelqu’un ici bas veut bien croire au paradis terrestre, je me plie. Toutes les glandes lacrymales commencent par la peau. Un ruisseau et quelques arbres peuvent suffire à l’extase. Rares sont les discours courageux qui revendiquent le paradis à nos pieds. Antony le dit et le chante. Alors que ses mots et ses notes quittent le dictionnaire corallien endormi dans l’homme qui cherche ailleurs les ficelles du confort, leurs brouillons s’épanouissent.
N’empêche la chair de poule est ici, dans nos boîtes crâniennes et le lyrisme d’Antony diffuse des armées de secondes paradisiaques et évidentes.
Pour avoir cueilli la fleur de peau sur les contrées de David Tibet ; côtoyé les surfaces « tubesques » et éclairées de Hercules and the Love Affair sans rien perdre de son éclat, pour être né du label visionnaire Secretly Canadian en 1998 ; et pour finalement dire sa fibre ramassée sans aucune transgression, Antony enfin écouté vient à point essuyer amoureusement le chant des oiseaux que l’horloge biologique de mars affiche depuis la nuit des temps.
Chassez les préjuger, remplissez vos huttes et caresser vos hamacs, laissez la rigueur sur le cintre, acceptez l’invitation quitte à bouffer de l’écorce et tout remettre en question. Limogez la méfiance balayez le scepticisme, écoutons Antony.
ANTONY & THE JOHNSONS ; the crying light 2008
label : secretly canadian
http://www.secretlycanadian.com/

De ces chants printaniers qui mettent en musique un tourbillon culturel, je me trouve violemment coincé entre Bashung en partance et Dominique A annoncé. Ce tiraillement me plaque la gueule dans une abstinence musicale recueillie. Les écorchés sont là comme un étau, et ça serre, un coup de crossroad à méditer, un recul agnostique, un écart sacerdotal.
J'attends "La musique" qui pourra peut être me faire oublier "L'imprudence".
« j’ai dû révé trop fort » que nous étions « immortels ».

vendredi 6 mars 2009

Mothlite


Quelques endormissements de fortune dessinent des postures inconfortables aux grimaces souvent incommodes voire effrayantes. Et la paupière reste légèrement ouverte, assez pour que l’on puisse voir se balancer un va-et-vient lent et inquiétant, le trait de l’iris dévoilé. L’œil refuse l’obscurité et suit le croissant entrouvert comme un balancier épieur pour que le cerveau vivace reste connecté. Lorsque la paupière se ferme entièrement, c’est la bosse de l’iris sur la surface de ce rideau protecteur que l’on devine en suivant ses mouvements aveugles. La pupille dilatée cherche alors dans l’inconscient songeur la lumière disparue et le souvenir de quelques images subliminales; les couleurs; les luminosités alors triées, filtrées et métamorphosées par un subconscient halluciné. L’écoute de « the flax of reverie » de MOTHLITE devant une telle collection de R.E.M et au moment même où l’état comateux d’un éveil fatigué réclame l’abandon, épouse à merveille cette transition de la réalité au rêve. Une nouvelle situation où tout fusionne, le son, l'image, la pochette, un autre paysage musical.
Le rock progressif est une musique obsolète, fichée ringarde, il cherche pourtant la lumière pour des paysages plein de rêves en mosaïques, des mondes nouveaux sans cesse changeant et rebondissant. Tant de groupes on bâti leur vision chaotique avec ce mode d’expression, à commencer par le mythique Genesis des débuts, puis Pink Floyd en demi teinte, Porcupine Tree... Extrêmement réceptives pour le corps, les images sonores en puzzle véhiculent au cerveau le paradoxe le plus profond du sommeil, alternant plages planantes et ricochets chaotiques jusqu’au choc du galet plat sur la réalité.
Un psychédélisme terre à terre, une transe ponctuelle injectée de soubresauts avant l’accalmie ambiante d’un violon ou d’un synthé.
Il est fort à parier que ce disque atypique restera cloué aux oubliettes, n’empêche, il est une des raisons essentielle pour laquelle il est encore bon d’écouter ce genre de musique empirique et constructive. Elle prend ici toute ses couleurs les plus contrastées et son ampleur justifiée.
Le piano est bavard et la voix exubérante comme chez 90 day men (qui oeuvre sous la même toiture); la pop est chaotique et le rock arty comme savait le faire This Heat, les ambiances inquiétantes et le jazz musclé. On peut sentir un léger agacement lors d’une première écoute éveillée. Il est donc de ces disques qui se prennent dans certaines conditions. C’est dans l’endormissement que celui-ci se savoure, dans un degré autre que la réalité peut proposer.
« nevergoodwood » peut même aller jusqu’à réver d’"atom and plum" de Bed marié à du King Crimson des 70’s, puis les montagnes de Rothko surgissent toujours aussi aérées dans « cauldron ». C’est enfin avec « hypnogogue » que viennent s’entrechoquer le génie des 90 day men et les chœurs fous d’animal collective. On comprend mal alors que l’unanimité des médias s’esbroufe le bulbe sur ce dernier groupe qu’on aimerait bien voir grandir un jour, alors que dans l’ombre, la même folie artistique libre de tout format et toute calibration (il faut quand avouer qu’Animal collective sort les mêmes disques depuis quelques années) vient offrir un intense moment de plaisir musical libre. Le rock progressif de Mothlite passe quelquefois par des plages sombres et orageuses, mystérieuses et cauchemardesques, comme un œil révulsé qui roule derrière une mince couche de peau, un instinct de survie dans le repos, un coma habité, la transition juste du monde réel et du rêve.

MOTHLITE « the flax of reverie » 2008 label : southern
http://www.mothlite.com/
http://www.southern.com/

quand on aime : 90 day men; this heat, pink floyd
merci à Claude pour ses lectures fidèles et ses encouragements

mardi 10 février 2009

Boduf Songs







Un mur de gros flocons neigeux dresse un rempart contre le vent glacial. Le premier rideau gris blanchâtre fige le paysage et sonne l’immobilité totale contre laquelle d’énormes boules de coton gorgée d’eau chutent lourdement et silencieusement sur des terres ouatées.
Une paralysie presque totale injecte un folk toxique hanté par de petits songes aliénés et féériques.
L’isolation est à peine rompue par un très léger bruit ambiant de pluie neigeuse mêlée sur les vitres, un véhicule lointain est la seule bouée sans laquelle ce petit voyage se verrait privé de retour . Un Lo-Fi neigeux et une voix poudreuse est le paysage que propose Matt Sweet (Boduf Songs) sur son troisième album le plus assoupi, dans un calme absolu, muni d’une guitare acoustique, d’un microphone et d’une voix monocorde et engourdie, sa chambre etses bruits de fond en guise de studio.
On reprend ses esprits quand sur « quiet when group », une basse et une batterie moelleuse viennent revigorer ce troublant death methal acoutic que « how shadows chase the balance » distille au ralenti.
La pochette persiste et livre un implacable livret noir avec toutes les informations coincées en haut à gauche. Quatre brins d’herbe grise se balancent sobrement en bas et lippent l’encre noire, comme notre cerveau anéanti par cette transe mortifère à la licence neigeuse.

BODUF SONG : « how shadows chase the balance » 2008

label : kranky
http://www.kranky.net/
http://bodufsongs.com/

Un extraordinaire ep est sorti sur le label southern records/latitudes, habitué à distribuer ses disques en 1000 exemplaires, dans des pochettes de carton recyclé au découpage malin. Les gravures en papier peint sont blanches et satinées et vont assouvir le fétichisme le plus torride des collectionneurs d’objets rares. Une pause pour Matt Sweet qui tente en compagnie de C.Henry et M.Goatley une expérimentation sonore et acoustique. Un petit tableau de 13 minutes, tout aussi mystérieux et sombres, juste avant de travailler de la même façon aventurière, un de ses anciens morceaux figurant sur « lion devours the sun » (kranky 2006). Ainsi « that angel was pretty lame » devient « that angel was fucking piss », dans une légère défiguration étendue vers l’ambiance. Un pur régal devenu maintenant introuvable.
www.southern.net/latitudes à visiter de toute urgence. A titre indicatif, la version numérotée 668 n’est pas colorisée.


quand on aime : smog; bonnie prince billy; Micah P Hinson

Andrew Bird (suite)




D’une confiance sans faille "Noble Beast" a livré toutes ses promesses dès la première écoute. La patience assouvie, la punition levée, le désir d’écouter devenu le plaisir des oreilles s’est libéré sans retenue aucune, le fétichisme toujours en embuscade, tendre et fidèle.
« Masterswarm » a offert comme promis toute la mélancolie et la légèreté de l’arbre encre de Chine, les nappes d’oiseaux sont portées par les bourrasques crépusculaires du violon électrique, comme aux heures les plus pop de Didier Locwood.
Quant à « Effigy », le romantique suggéré par le dessin expressionniste avoue toute sa force en musique et la voix de Kelly Hogan propose un duo magnifique sur un océan de chaume. Deux arts entrecroisés une fois encore afin d’assouvir quelques inspirations et tous les sens .
Andrew Bird : "noble beast/useless creatures" 2009
"noble beast" (cd simple) disponible chez bella union

samedi 7 février 2009

Aan meets Eyes Like Saucers


Un harmonium au pays d’«A saucerful of secret », la rencontre de l’Amérique d’EYES LIKE SAUCERS et la Finlande de AAN et l’acidité est poussée à son niveau le plus beau, nous sommes dans ce lieu de rencontre culturel, Last visible dog, où viennent s’entrechoquer des ambiances expérimentales, des drones hystériques et des psychédélismes nomades.
Il y a un paysage de montagnes, du soleil en surexposition, des percussions chamaniques, des nappes torrides au souffle étourdissant, de l’eau qui coule, des transes lentes et lancinantes, des effets électroniques, des cordes en oscillation et un emblème fantomatique sortant des brumes, mais aussi un 4 pistes privé pour l’emprunte avec 3 musiciens pris sur l’instant dans un appartement suédois.
Dans le livret une phrase : « the comparable gives way to the incomparable » (Henri Michaux), malgré les références que peuvent inviter cette musique, ce paysage musicale weird folk est unique, il est le résultat d’une improvisation enregistrée le 29 janvier 2008 à Helsinki. On en revient shooté et fraichement bousculé.

AAN meets EYES LIKE SAUCERS 2008 "kristallivirta"

label : last visible dog


mardi 3 février 2009

Plinth / Textile Ranch


Les giboulées vous plaquent dans un endroit insolite et impromptu. Eviter le lessivage, la dilution de moelle, le détrempage et fuir ainsi les contraintes d’envergure pour ne pas rester les fringues liquides pendant des heures. Une pluie torrentielle comme refuge obligé, une pause au trafic chaotique étourdissant, ce flot qui nous happe malgré nous. Ainsi, sous un store de magasin ; un porche ou une impasse étroite; un abri de bus ou un marronnier feuillu; un pignon de bâtiment faisant front aux vents de mars ; un zinc hospitalier, le mouvement s’arrête essoufflé mais rescapé.
Contemplatif et témoin du brouhaha, bien à l’abri, le cuir des chaussures et les ourlets qui sucent le flot du trottoir, le spectacle en observateur retiré commence dans le vacarme devenu étranger. D’acteur on devient alors spectateur et les sons défilent au bon vouloir du débit des gouttes qui cinglent alentours. On se recroqueville alors dans le flottement ralenti et détrempé. Les klaxons deviennent sourds et les vrombissements se confondent dans un bruit de ressasse pluvieux que les pneus, seuls objets en mouvement, diffusent inlassablement.
Quelques secondes interminables, le paysage maté surfe quelques instants sur un miroir urbain derrière lequel se dissimulent toutes les tètes encapuchonnées.
La pause qu’un déluge impose comme une pluie cinématographique est un peu l’impression qu’oblige l’extraordinaire « the rest, i leave to the poor » joliment filmé par l’association de Plinth et Textile Ranch. Sous un toit de fortune, les 41 minutes sur un seul morceau exige l’arrêt total, la concentration maximale, comme si une averse lumineuse offrait à chacun un moment de spectacle éphémère des plus émouvant :
Un doux déluge ambiant de mouettes mêlées aux cloches attend les chœurs religieux derrière des flots marins ; un gospel celtique ; un chant divin ; un orgue puis une machine à écrire gigote. Une nappe ambiante où il pleut averse rappelle Sheppard/Phelan et précède quelques cordes classiques et sèches. Comme des vagues successives les scènes défilent sans que l’on ne puisse bouger, implacablement figé par les trombes. Guitares et violon larmoient et le tonnerre gronde, une guitare claire proche des paysages de Rothko vient annoncer l’accalmie. Le clapot que pleurent les gouttières en zinc à nos pieds reprend ses esprits alors que les vocalises de Klima dissipent toute angoisse. Quelques xylophones et percussions dessinent le dernier rideau cinglant de l’épisode météorologique. Le vent siffle et chasse les gouttes, le déluge électro cesse pour des vagues ensoleillées d’une harpe enchanteresse.
Le corbeau tué ne change rien à l’affaire, le trafic peut reprendre, requinqué par cette pause revigorante, fraiche et inattendue. Faut-il attendre l’averse pour observer ? « The rest , i leave to the poor » est un disque paysage fantastique qui bouscule l’imagination. Libre à chacun à l’écoute d’y voir fleurir le rêve qui lui procure, il suffit juste de s’arrêter à l’abri de toute situation parasite, quelque part, dans un endroit retiré de tout…et se dire encore une fois que la musique procure des moments divins si l’on s’abandonne à ses sens généreux.
41 minutes de court métrage musical d’un bloc n’est pas une contrainte, c’est un refuge, une invitation : « A postal correspondance by way of her majesty’s royal mail service between Mr Tanner of Plinth and Mr G Johnson of Textile Ranch. Ms A David Guillou and Ms Autumn Grieve contributed other important voicings and instrumentation”.
Ce voyage cinématographique est l’oeuvre d’une association de deux multi-instrumentistes. Michael Tanner du groupe Plinth abrité chez foxy-digitalis, et Glen Johnson qui en présence à la voix de Klima ( A David-Guillou) fonde Textile Ranch, duo arraché au groupe mythique Piano Magic.

PLINTH / TEXTILE RANCH : the rest, i leave to the poor 2008
label : make mine music

quand on aime : Keiron Phelan / David Sheppard

mardi 27 janvier 2009

Andrew Bird




Une fois n’est pas coutume, une petite chronique à l’aveuglette, ou plutôt en sourdine puisque l’envie de m’étendre sur ce disque anticipe l’écoute. S’attarder quelques instants sur « Noble beast/Useless creatures » le nouveau double album d'Andrew Bird sans l’avoir écouter reste un exercice doux et excitant, faire mousser l’impatience et le désir. Tous les sens autres que l’ouïe peuvent suffire à déclencher un intérêt pour un album. Même si les travaux d’Andrew Bird déjà assimilés auparavant sont indiscutables et laissent sans espoir le risque de tomber sur une mauvaise pioche, même si le net ou les bibliothèques peuvent justifier quelques frilosités à l’acquisition, la question de laisser cet objet dans les bacs est un débat vain.
L’impatience affamée se concrétise alors par le toucher, palper le galbe moelleux et boursoufflé de la pochette généreuse attendrit le moment solennel d’ôter l’enveloppe de cellophane du disque. Le parfum d’imprimerie et de papier cartonné prend le relais émotionnel et apaise cette fois-ci l’angoisse de voir disparaître un jour l’objet, le support musical et l’existence d’une pochette, l'habit coquet.
L’œil rebondit alors sur chaque feuillet du livret, chaque gravure aquarelle de Diana Sudyka, chaque mot imprimé. Tout lire alors comme une préface afin de traduire la moindre information sur le contenu musical, chaque musicien, chaque instrument utilisé, le studio d’enregistrement, la géographie, les références, les titres et sa police ; « effigy » traduira t’il toute la promesse du dessin voisin; « master swarm » sentira t’il l’odeur du carton imprimé de cette envolée d’oiseaux jaillissant de l’arbre encre de Chine ?…. "Tient, Il n’y a plus inscrit Fargo en bas, sur le fond du verso". Verso, celui du cd qui laisse aussi imaginer par reflet la longueur de l’album, voire même de chaque morceau, et je me souviens des sillons des 33 tours qui lâchaient, dans une attention minutieuse et macroscopique, dans l’impudeur la plus totale des intervalles, toutes les informations sur le caractère de chaque morceau. Un crescendo voyait les sillons s’enluminer en s’éloignant les uns des autres…. Le vinyle procurait un plaisir ajouté dans un gestuel lent et appliqué. De ce fétichisme, il ne me reste que cette palpable envie de déguster en silence, les esgourdes punies, ce genre d’album qu’Andrew Bird propose depuis quelques jours au grand publique. Tant de plaisir viennent se greffer autour d’un son, si l’on prend le temps de s’y attarder.
Dans ma besace des pochettes de cd trainent avec le dernier ticket orange des transports en commun, un collector donc, puis un lecteur compact portable qui lutte contre un traducteur Mp3 et qui a pourtant déjà mis au placard une platine au saphir à bout de souffle et un walkman mangeur de bande chrome. Des objets dans un sac trop grand pour son époque, avant le tout numérique…navigo, IPod et kit main libre ; une vie pratique et sans plaisir. Elle était pourtant mignonne la guichetière Sncf et familiers Nicolas ou Manolo de Gibert.
Assouvir toutes les émotions périphériques au son, le laisser mijoter, attendre le moment choisi, le rendez-vous avec les notes, la concentration exacte pour effleurer la touche « play ».
ANDREW BIRD 2009 "noble beast / useless creatures" label : fat possum
quand on aime : les disques, les pochettes, le carton, les odeurs, les inspirations entremelées.....

Jacques Higelin 1998

  Oh la belle vie sous la pente quand gamin je suis monté sous les toits pour dormir avec devant moi les grandes plaines qui s'offraie...