C'est
une constante chez Shearwater, le grandiose. Des gros coéficients
injectent dans sa pop moderne une envergure travaillée à grand coup
d'altitude. Puis quand tout vient planer, des ondes de Talk Talk
reviennent à la charge. "More
and more".
Gravité
des choses, toute les sensibilités gravitent autour de mon collier
avec ce doux étranglement. "Anamnesia".
"La
dame à la Licorne"
est encore à me secouer la paillasse. Ce lien irréversible.
Shearwater revient sans cesse, et malgré les hauteurs vertigineuses,
l'apaisement. La certitude d'un nouveau monde, un doute sur le point
de fuite. La permanence d'une beauté.
Je
me souviens de tout. Du choc et de l'embarquement .. Whisper
and Sigh.
Un tel truc par chez nous !! Aussi de mon éloignement léger
Brotherocean
tellement le décollage fut intense. C'était en 2010 le début du
silence.
"A
Gospel of some Sort".
C'est long 16 ans. Et puis non. Tout est revenu comme une très
lointaine marée reculée de 23 ans. Un autre départ, le
recommencement, il fut tellement important. La grève remouillée
avec dans son écume du Yorke romantique ("Choking
on anger")
et du Grandaddy vaporeux ( "In
the darkness").
J'ai
cru hier soir à une disposition lapidaire que le tanin caressait. Ce
matin caféine, c'est un petit miracle et ma nuit plombée n'a rien
ébréché. Je parle du petit matin lumineux, pas le merdeux pâle et
gris qui vous fait loucher sur le canapé. C'est le jardin qui
s'ouvre aux notes. L'herbe qui repousse doucement, l'asticot qui
remonte. On referait bien péter un nid.
"Choking
on anger"
a fait mine de transcender. C'était sans compter "The
devil".
En boucle depuis hier soir. Ai-je dormi ?
Mal
attifé le ciel ce matin, j'ai tendu l'oreille sur les rafales pour
chaparder quelques parfums d'une terre souffreteuse. Défunts
houppiers calcinés sans flamme aucune, j'ai respiré la démission.
Premiers petits matins à me lever dans le noir, le soleil yo-yo fait
son job. Des trombes aussi, la basse dépression soudaine a un goût
d'orgasme, aube fontaine. J'ai bu l'abus d'eau, sourcil défroissé,
la libellule invitée et le chevreuil audacieux.
La
nuit s'est arrêtée brusquement, comme une éclaircie en plein
typhon. La cambrure molestée, l’invraisemblable horloge a tuméfié
ma docilité. J'ai rêvé de relief juste au moment où j'ai traversé
l'abri de mon auvent, et si les nuages étaient des montagnes ? Rien
ne m'attendait dehors, que les obligations. J'ai traversé la court
grise, piétiné quelques miroirs, le ciel avalait tout. J'ai mis du
temps à écouter ce Prince-là. Peut-être était-il passé dans la
routine des écoutes négligées, quelques unes comme ça brouillent
la sente, histoire de se faire vouloir ou pas, choper le truc au bon
moment, comme il faut, avec peut-être l'humeur et la météo qu'il
faut pour le garder précieusement. Tellement bouleversé par "The
Letting go"
et aussi par "Ease
Down the Road"
que je pensais qu'ils allaient me suffire. " We
are Together Again"
dorénavant.
L'effet
Wagner a opéré. Les longues barbes sont restées au pied de la
cascade pour chanter à l'unisson de la gorge et du poitrail. Les
frangines elles sont venues à moi. C'est un long épisode qui se
dessine, ligneuse épopée pleine d'ardeur. Je me suis laissé faire
au creux de ce monde irréaliste.
Au
gré du vent Elizabeth a larmoyé son amour printanier juste à une
caresse de mon visage, les charmilles ont frissonné, j'étais le
charbonnier sous le dégèle. L'écorce était noire comme ses yeux,
le drageon tumescent, j'ai failli défaillir sous l'orage de "With
hopes lost",
juste avant de danser sur les accords électriques de "Where
you wander".
Carpinus a pris la foudre, le charme s'est répandu.
Carla
sur mon épaule soufflait son évangile ténébreux, des arilles
plein les cheveux. Elle a tout taxé, moi adossé au tronc d'un If,
je laissais l'écorce rousse me griffer le ventricule. La gorge
creuse et le bourgeon en rut, sa folie m’envoûtait. Sous emprise
du vert profond de ses folioles, funicule en vrac, j'ai vu tous ses
enfançons s'esbigner comme des folles billes sur du marbre. Toutes
les larmes du vallon ont noyé ma terreur sur le "Pissing"
dégoulinant.
C'est
Thalia qui avait ma main dans la sienne. Tout s'est constellé quand
elle a entonné "Been
Here and Gone"
pour panser les déchirements. La voix noueuse comme un tronc
d’olivier, ses douces pupilles de bronze clair laissaient couler
lentement quelques perles d'huile sur ses joues sillées. Ses
paupières argentées me bouleversaient, son haleine chaleureuse à
bruir ma peau, je croulais sous les inconsolables caresses, moi
l'invité éphémère, j'ai tout pris avant de les voir s'endormir,
"Temporary
guest"
à se tordre.
Elles
sont reparties comme elles ont déboulé les belles frangines d'entre
les arbres, rauques et folles. Plus de chant, plus personnes, sucé
jusqu'à la moelle, vide et apaisé, la trinité du spongieux hors
saison, brûlant et engourdi, les couleurs sont revenues. Où sont
mes fringues ?
Thalia
Zedek 2001
"Been
Here and Gone"
Carla
Bozulich 2006
"Evangelista"
Elizabeth
Anka Vjagic 2004
"Stand
with the Stillness of this Day"
Ah
bah voilà. C'est quand même pas compliqué, enfin si, ça doit
l'être, mais enfin bon depuis le temps que j'avais perdu le droit
chemin.
Désorienté
même, partagé entre le méditatif et la pâmoison, le recueillement
apaisé ou la baveuse contemplation.
Une
subite envie de voir des être humains dans le paysage, pas trop
hein, mais de longues barbes à l'unisson et quelques frangines
insatiables. Des gestes et quelques sourires aux pieds des montagnes.
Contrefort de colline et des petits banjos qui gazouillent. Onctueuse
cascade et toutes ces jambes qui foulent une opaline prairie, c'est
quand même pas compliqué.
Rabiboché,
même oublié tous ces écarts égarés. Complètement conquis.
Oh
la belle vie sous la pente quand gamin je suis monté sous les toits
pour dormir avec devant moi les grandes plaines qui s'offraient. Dans
la maison familiale pendant des années, avant de partir
définitivement mon bac en poche, j'ai passé les plus beaux moments
à l'étage. Puis Caen au creux d'une chambre de bonne, j'ai bâti
mon corps de métier sous le toit de la rue Bayeux. Partout, ici,
ailleurs, chez moi ou chez un ami, je dors bien sous le plafond
oblique.
Ma
chambre normande, face aux clochers de la cathédrale, pas loin de
l'Abbaye aux hommes et du disquaire, seul à tout maçonner, dans ce
grenier aménagé. J'ai vu le temps passer, une extrême longueur à
étudier. Quelques musiques accoudé aux tuiles mouillées, en bas,
un accordéon désaccordé pour chanter les soirs d'octobre.
Quelques
années après dans ma maison, des grasses matinées à l'écoute du
crépitement des gouttes sur le velux, je me suis molletonné la
tronche.
La
lumière oblique de cet abri triangulaire, l’alcôve dorénavant
fait chanter le saphir et calfeutre la musique. Les tuiles, mon
ancrage dans toute son intimité, le son, l'auberge pointue, loi
carrez et dos courbé. C'est une chose très particulière la chambre
sous le toit, un panorama où l'on caresse tous les plus beaux songes
et quelques imprudences, les orages anthropophages. Toujours cette
chanson me renvoie.
Nils
Peter a ouvert le passage, vers cette musique ambiante que j'écoutais
plus souvent avant. Avant et je me suis souvenu de ce groupe Dakota
Suite. Ce néoclassique a toujours été associé à une esthétique
de pochette. Fidèles clichés de Johanna, Chris lui est toujours aux
manettes du groupe. Tellement cohérent, des arts épousés, une
seule longueur d'onde.
Il
s'est mis à chanter, je me suis éloigné. Ce n'est pas trop le
rejet de son slowcore ambiant interprété, c'est juste que j'aime
tellement leur composition déshumanisée, je ne m'y suis plus
retrouvé.
L'instrumental
est revenu, Quentin Sirjacq pianiste de par ici aussi, et je plane à
nouveau dans le contemplatif ondulé. Calmer les murs chauds,
déguster la délicatesse des cordes bâtie sur du silence. Le
mercure chute sur mon ressenti. Je suis retourné vers ce classique
folk moderne et je ne bouge plus. Un délice.
Dakota
Suite & Quentin Sirjacq 2024
"Forever
Breathes the Lonely Word"