Épitaphe sardanapalesque
du salpêtre des âmes. Nuque sableuse, épicéa roussi, couronne
d'épines au pied des troncs, la rivière sous les arbres fume. Deux
silhouettes opaques rament et partent vers les collines ferreuses,
les paumes entartrées.
Scabreuse épigraphe sur
les fronts des rames caverneuses. Les longues larves syncopées
s'entortillent au dessus des égouts, les mêmes silhouettes s'en
vont. Une embarcation flotte dans ce grand tube en béton vers l'ocre
pâle du tuffeau. Les châteaux sont loin d'ici, juste un peu plus
haut.
Tout est saccadé comme
les saisons, l'habit du bougre n'a pas su trouver les belles
couleurs. L'homme-lombric s’épanouit sur les faux-plats et
l’apesanteur arrondit les douleurs. La résonance des sous-sols
apaise. Chaque émotion est un vaisseau spacieux.
L'abyssale symphonie des
longs rails noirs de monde qui dévale vers des rêves de cornaline
est déposée sur du Kraft noirci par la mine de plomb. Lettre orange en grosse
impression. Thom en chef d’œuvre Animal.
Perdu entre le hurlement
des gyrophares et le cri des mouettes je passe au pieds des grandes
façades à fenêtres. Le temps grincheux trempé dans sa plus grise
froideur me file un bourbon Jason Molina. Plomb assourdissant, je
vais me forger une arme sous mon écharpe à triple tour pour
escorter mon épaisse avancée vers une possible embellie. J'ai faim
de soleil. Même un pâle à nacrer les réverbères ferait
l'affaire.
Je vais où il faut aller
au milieu des petites voitures essoufflées et des pigeons estropiés.
Il y a bien ces mouettes perdues que la Seine a ramenée jusqu'ici.
Attirées par le parfum avarié d'une ville à marée basse, et
l'albâtre des murs des mornes musées, elles planent au dessus du
parc de Choisy.
Je me souviens d'un bel
album perdu au milieu du grand catalogue Acuarela Discos devenu
Acuarela. Un artiste coincé entre Sr.Chinarro et Nacho Vegas, une
discographie éphémère, une pièce ressurgie des décombres de la
mélasse qui me suce le carburant. Pochette de carrelage des pays chauds, je l'ai trouvé, « Ay... », en
Espagne aussi quelquefois il fait mauvais temps.
Après un silence de
quelques années, Fabien avait annoncé la couleur en 2014. Un Ep
absolument parfait, ou plutôt un mini-album. Tellement accroc
j'étais, qu'une légère frustration devait user ma touche repeat.
Puis plus rien du « Littoral », sauf qu'il
s'agissait là d'une mise en sourdine, d'un truc fort à mijoter pour
plus tard, une mise en bouche, une étape. Puis plus rien ? pas
tout à fait, puisqu'un premier signal est venu mettre la puce à
l'oreille, « Plus rien » en bonus il y a quelques
années.
Pile entre les deux, il y
a eu un confinement, l'introspection de mes étagères musicales, cet
Ep au milieu des 33T, je n'en ai aucun autre. Un tourbillon de
musique et un recul sur les archives. J'ai tout rangé, tout trié,
des artistes restent plus que d'autres.
Depuis, Fabien a canalisé
son rivage, retrouvé les pièces égarées, d'autres tranches du
quotidien qui font chantonner les nôtres. De la jetée on voit les
grandes marées. Redescendu des montagnes, il nous emmène pour un
doux séjour au bord de la mer. J'ai encore un vieux poste à laser
dans ma guinde sans option, des disques dans la boite à gants et je
vais suivre le « Ciel de traîne ». Fabien
augmente, tout semble évident et ma frustration s'envole, la grève
est gonflée à bloc. C'est sûrement mieux ainsi, avoir laissé un
peu d'érosion sur nos tempes pour revenir plus beaux et plus forts.
En 2014 j'approchais de la quarantaine et je reprends cet album avec
mes rides augmentées, des retrouvailles dispersées avec un son
étoffé, délicieux. Fabien dans son studio Little est devenu un
producteur, un artisan du son, comme un réalisateur sur ses rôles
de composition, pour les autres aussi. Un label, une cohérence,
trois inédits inspirés et du retravaillé. J'avais un gros faible
pour cet EP, imaginez mon plaisir décuplé. Le tout revenu, peint
avec une autre palette, retoucher, décrocher le suspens.
Fabien
Martin 2025 « Littoral augmenté »
sur Littoral records
1980, une brochure
distribuée en Angleterre, c'est la guerre froide, une clé pour
survivre à une guerre nucléaire..« They tried to warm up ».
Kate Bush sortait « Breathing », son cri contre la
menace d'une guerre nucléaire.
J'ai mis une pelure pour
sortir prendre le paysage. Quelques miroitements sur des flaques en
chemin ont eu raison de mon planning. Molle escapade en bas de chez
moi pour terminer la journée tiède. Une fois de plus le temps du
ciel et la lumière dehors, comme les vanneaux face au vent.
J'ai foulé une tonne de
feuilles, le sol acoustique buvait mes pas. Toutes ne sont pas
tombées, les jeunes branches de peupliers gardent encore au bout de
jeunes feuilles jaunes qui luttent et qui veulent voir le spectacle
jusqu'au bout avant que le gel n'arrive. Les lentilles d'eau dans la
ravine jouaient à peine avec le bleu du ciel, tout frémit.
C'est au soleil disparu
derrière les grise lenticelles que j'ai rebroussé chemin. La
lumière était belle, le froid tombait avec la lueur et j'avais les
pensées qui chantaient des ondes anciennes de Dan Matz en Windsor,
ou en Birdwatcher.
L'automne mûr était
distrait, les insectes voltigeaient encore, les chrysanthèmes se
demandaient ce qu'elles foutaient là avec la rose de Noël. La
grande tiédeur fauve du soleil bas a eu raison de moi, j'ai décidé
d'écouter « Daylight Daylight » de Steve
Gunn.
Il s'agirait de prévenir
nos cœurs fragiles. Opéra pop tragique dans un écrin, la lumière
dans le plus bel affolement. Rosalia me propulse dans un autre espace
temps émotionnel. Gorge sépia quand mon grand-père écoutait de
l'opéra dans une autre langue et que seule l'émotion me muselait le
bec. Je voyais la fébrilité sans rien comprendre. Les effets je les
avais, il me semblait comprendre en frottant la viscosité des larmes
entre mes doigts. Il me reste des ondes lyriques dans le plasma.
Sinon, pourquoi « Lux » me fout par terre.
La langue aussi, celle
principalement qui sépare géographiquement mon socle de mes amours
fraternels.
Je n'aime pas les
comédies musicales, et pourtant je la vois chanter et danser avec
l'orchestre invisible dans son tourbillon à elle. Cinéma sûrement.
Almodovar des grands clochers. Une histoire d'amour dans une
hacienda. Des héros, des filles brunes, à peine une petite flamme &
Co, la grande héroïne Rosalia, comme une Amalia des contrées de
Fundao qui tient un pays debout....Andalousie, collines de la
Castilla y Leon, Salamanca le long des arêtes de la Guadarrama... ma
boussole s'emballe.
La jugulaire fébrile,
« Lux » me traverse, rien pour m'accrocher,
ni lutter, je suis au milieu de rien, à travers tout, je flotte et
chute, respire à nouveau, avant la petite apnée de son Christ
italien qui pleure des larmes de diamant. La note est atteinte,
l'opéra vibre. Nous sommes dans les loges.
Et je repars encore, tout
dans mon sillon, sans franchir la ligne de Vilar Formoso, je suis
descendu vers Badajoz. Marvao et Castelo do Vide sur mon épaule
droite, les beaux villages du bout du monde où j'aime aller déposer
mon acidité.
Poupée de porcelaine,
mon âme safran souffre sur « Memoria », un fado
avec Carminho et mes yeux ont pris tous les fleuves de la péninsule,
Duero, Tejo qui veulent l'océan aveuglément, plutôt que la mer. Chœurs lointains dans
les murs d'une église ou d'un château, je vais me rapprocher de la
Huelva et attendre que le soleil tombe pour boire la belle lueur qui
incendie l'Algarve. J'irai demain m'échouer plus haut sur Barcelone.
Post-rock à l’orée
d'une grise ville, l'haleine vrombit à l'approche des tours à
fenêtres grises mines. J'ai l'habitude d'aller voir ailleurs quand
il me manque ce genre de son. Ça rigole plus chez Ici d'Ailleurs,
après Zerö, Arnaud Fournier.
C'est âpre, un goût de
sang dans la bouche de métro, le voyage fut long, les coteaux
fleuris se délitent sur les façades éméchées. Les belles noues
en caniveaux ruisselant d’auréoles mordorées s'entortillent vers
les grands boulevards. Quai 24 à Montparnasse, la Tour se dessine en
flou, mon cou se brise, la pluie a dû crépiter toute la nuit, des
moues bistres défilent loin de mes pâturages. Avenue du Maine je
bifurque sur Froidevaux et longe ce Champ du repos à ma gauche, les
platanes ont jauni l'asphalte. J'avance vers les Catacombes. Ma ligne
de métro est fermées pour une dizaine de jours, une autre ligne
m'emmerde et les bus pataugent partout pour offrir quelques
enjambées. J'ai mon casque et mes gambas. La marée de vélos, c'est
pour dans une heure, deux ou trois noires trottinettes fulgurantes
seulement me frôlent. Le ciel est gris jaunâtre comme le pus des
yeux des fatigues que je croise. Boulevard Saint-Jacques, « New
York Belle Île » me percute, le bas des immeuble blancs au
dessus de la Butte aux Cailles apparaissent doucement, tout clignote,
artères irrespirables, record d'humidité, les articulations
dégustent. « Miroirs » attaque mes cellules. Hint
est là, les anxiétés sortent des ténèbres.