samedi 10 mai 2014

Syd Barrett



« Pauvre Dave (Gilmour) - le genre truc de conscience que tu dois te trimbaler toute ta vie... sur fond de solos bluesy ».. C'est pourtant Barrett lui-même qui a appelé à la rescousse son ami d'enfance, pour finir l'enregistrement de son premier album solo « The madcap laughs ». Nous sommes en 1970, les premières chanson de Syd au sein des Floyd avaient quelques années auparavant chamboulé toute la planète. Malcolm Jones d'EMI s'est donc rué sur le projet et a accepté illico la proposition de l'Elfe esseulé et délabré. L'éphémère indélébile.

A tripper pendant des semaines, à vouloir saccager le projet Floyd, et à rendre chaque séance live un cauchemare, les trois autres ont fini un dimanche de concert, par ne plus venir le chercher. Gilmour tiendra la guitare à lui tout seul.
« The madcap laughs » est un disque fantôme, un objet sublime acidulé, beaucoup moins que ces premières compositions bringuebalantes, psyché, totalement dépourvues de blues. Des balades folk ici, poétiques, psyché-pop, guitares omniprésentes avec des accords habités et un médiator pas farouche.
Au départ il a convoqué les Soft Machine sans Kevin Ayers, le groupe british psyché rival des Floyd, qui eux finissent tranquille de mettre en boite « Ummagumma ». Mais les morceaux de Barrett sont complexes et très personnels, les accords et la métrique sont hyper difficiles, les temps changent suivant le chant. Les gars torturés vont s'épuiser. Pourtant, l'atmosphère générale du disque est au paisible, à la balade. Aucune règle, une écriture d'humeur gourou. Même le chant est quelquefois déglingué, « If is't in you » est un moment unique à peine croyable.
Barrett de plus en plus exigeant va foutre tout le monde dehors. Il disparaît, laisse tout en plan, il reviendra plus tard, avec Dave Gilmour.
Ce dernier nettoie toutes les bandes, balaye le Soft Machine, les deux « frangins » jouent ensembles, comme pour guérir de leurs tourments et culpabilités respectives. Syd lui, a retrouvé son vieux compagnon, il se laisse guider et repars de plus belle dans ses voyage défoncé au mandrax. Au final, un chef d'œuvre est né.


Ce disque au parquet fraîchement repeint par lui est un ovni, un album improbable, fantomatique, d'ailleurs, personne ne peut dire qui joue.. Barrett, Gilmour, Waters venu en coup de vent au passage, les Soft, Jerry Shirley des Humble Pie ?? Qu'a gardé Gilmour des bandes, du son, quelle est sa part de jeu, lui qui finissait chaque chanson devant un Barrett endormi avant la fin ?
Qui était sa petite amie Iggy l'Esquimau derrière lui sur la pochette ?
Ce disque est un mystère, un fantôme, la plus belle chanson de l'histoire, son morceau absolu « Opel » qui fut pourtant la première enregistrée pendant cette session, ne sera pas retenue sur ce premier opus solo. « Opel »... le truc récurent qu'on écoute en secret, en imaginant qu'elle n'existe pas, les jours d'humeur guttural, de respiration stressée, d'haleine avinée, des soirs de pleine lune recroquevillé derrière nos dents qui poussent. Ça aurait pu être « Golden hair », mais « Opel » m'embarque.. combien d'accords dans cette chanson ?

« The madcap laughs » est une pièce témoin de cette époque où quelques artistes calcinés faisaient frémir les cerveaux.. Roky Erickson, Gene Clark... la liste de l'influence Barrett posée sur la musique, serait aujourd'hui longue à dévoiler...le premier sur la liste Marc Bolan.

Il n'y aura plus qu'un seul album après celui-là, un concert et Syd est rentré chez sa mère sans n'être jamais réapparu au grand jour, jusqu'en 2006.


« Le monstre rose se tord vers le monstre fluide en le happant au cou. Le monstre fluide, comme il a l'habitude de le faire dans ces occasions, enfonce tous ces ongles dans le dos de son conjoint, lacérant sa chair en profondeur. Et un sang clair coule copieusement de long de leur corps unique frémissant, un sang rose qui, tombé par terre, coule et flue, et flue. » (« Contemplation », dernier chapitre du livre « Pink Floyd en rouge » de Michèle Mari).

Merci à Pax pour la phrase intro et le déclic.
Syd Barrett 1970 « The Madcap Laughs » label : EMI/Harvest





 
 

17 commentaires:

Devant Hantoss a dit…

Un petit miracle? N'exagérons rien, mais ton accompagnement de ce disque que je n'aime pas, car il me rejette. Il y en a d'autres (Nico par exemple) je déteste ce genre de musique qui pense que je ne la mérite pas. Mais en y allant doucement... Merci peut-être que lentement, l’apprivoisement opère

Devant Hantoss a dit…

"... pourrait en être un" ce bout de phrase manque dans le premier commentaire qui devient abscons
Bon j'espère que de mon texte foutraque ressortira mon sentiment (je dois être sous influence d'a Syd?)

Bastien Etienne a dit…

Très intéressant l'article. Il faut que je finisse par écouter depuis le temps que j'en entends parler !
Quand on pense a cet homme on ne peux s’empêcher d'avoir un sentiment de gâchis et de se dire que la drogue c'est pas si cool que ça. Espérons qu'il ai vécu une existence heureuse dans sa retraite artistique.

Alexandre G a dit…

Un de mes disques de chevet, chef d'œuvre absolu. J'assume ce que je viens d'écrire à 100%.
J'ai aussi une immense passion pour "Barrett", le suivant, moins souvent cité mais au moins aussi bon.

Toujours une excellente idée d'en parler.

charlu a dit…

Je peux pas te dire Dev, lentement ou pas.. je pense que je suis comme toi pour pas mal de musique, l'idée qu'elle ne veut pas de moi, qu'elle ne peut trouver la faille pour pénétrer..d'ailleurs, j'ai écouté un Rocky Erickson y'a pas longtemps.. impossible de m'y mettre, ou qu'elle se mette, pourtant j'ai la fissure de ce style là.
Ses 2disk solo sont vraiment à l'écart de son début Floyd.. ça devient recroquevillé, et moi je pense que le blues apparait, y'en a pas une once sur "Arnold Layne"..ou "See Emily play".. Comme quoi la magie d'un groupe...
Par contre, sincèrement, je dis pas que je suis en transe, comme avec Atom ou Meddle.. mais le truc diamant unique est là, à apprivoiser, prendre, ou rejeter pour mieux y revenir...ou pas. J'ai découvert tous les Marc Bolan y'a à peine 1 an.. c'est le relais entre Barrett et Devendra Banhart... merci pour ton témoignage Tonio.

charlu a dit…

Eh Tienou.. gros débat que tu lances.. l'addiction dans la création..la période était propice à l'expérimentation.. les Stones sans dope, ça vaudrait son pesant d'or. Là pour le coup, le mec tapait dans le stup de la pharmacie du coin, comme Michael.. c'est tjrs de la synthèse, mais combinée avec la récolte naturelle, ça tape dur. Mais c'est clair que le processus a été accéléré et qu'il a coupé court à la carrière fulgurante. Peut être sans, elle aurait pas eu lieu ? C'était un Elfe qui racontait des histoire enfantine, des Alice hallucinées.. les autres bossaient dur et voulaient créer en bossant.
J'espère aussi pour sa retraite d'une trentaine d'année.

Yes Alex, les deux se valent, mais celui-là avait un contexte particulier, l'idée d'une renaissance et de la rédemption avec son ami d'enfance Gilmour.

Merci les p'tits gars.

Alexandre G a dit…

Bolan est géant aussi, puisque tu en parles (quoique dans un style relativement différent si on excepte les débuts de Tyrannosaurus Rex sous ce nom).

J'ai un album que m'avait refilé mon ex-disquaire favori (il a fermé depuis), "Acoustic Warrior", des versions le plus souvent guitare voix de quelques morceaux. Le gars a un charisme fou. Et puis "Electric Warrior", quel album !

J'aime bien les débuts psyché-folk barrés de Bolan et Tyrannosaurus, souvent dénigrés, j'imagine assez bien que toi aussi. En plus, ils ont fait des petits dans la scène indé depuis les eighties jusqu'à très récemment.

Carl a dit…

Il faut rendre acide ce qui appartient à Syd.

Carl a dit…

Et dire que ce garçon aurait pu devenir un excellent publicitaire s'il s'était abstenu de drogues (soupir).

Pascal Georges a dit…

Marrant comme une petite phrase entre blogueurs amis peut faire surgir un article bien trempé.
Ça m'a toujours interpellé que cet axiome ami/faux semblant/bonne et mauvaise conscience...
Gilmour que j'adore est au centre d'une tourmente devenue histoire du rock...
Il a fait de son mieux, forcément et surement - il savait le génie autiste ou aliéniste de Barrett et ce au delà des substances, élément déclencheur, mais s'en tenir là est réducteur.
Résumer Barrett à cela m’apparaît comme médiatiquement simpliste.
La prise en compte artistique passe alors au second degré et c'est une aberration que de procéder ainsi.

Il se devait de faire ça, l'ami Dave - il l'a fait, a pris patience et est allé là où personne d'autre que lui n'auraient pu aller - un véritable témoignage d'amitié, une véritable conscience de la dimension artistique à laquelle il donnait de lui même, de son temps et de son "mécénat" et une rédemption intrinsèque, ça oui, ou peut être...

Cet album n'est pas à prendre comme tout autre ou encore à écouter en mode "habituel"...
Il s'y passe quelque chose d'indescriptible, d'inédit, de particulièrement barré tout en restant absolument génial.
Sa "construction" est d'ailleurs, rien de formel au sens courant du terme mais un véritable acte créatif.
L'essence du Floyd...
Et ce qu'ils auraient peut être été - m'enfin... pas si sur...
Waters en post névrose est l'un des traumatismes collatéraux...
Wright en génial organiseur a eu peine à faire valoir son incommensurable compétence....
Mason a lui été, à défaut d'un batteur pour batteurs, un producteur des plus visionnaires (Grenn/Hillage - et l'incommensurable Rock Bottom/Wyatt) capable d'aller flirter avec Carla Bley...
Quand à Gilmour, l'inimitable Gilmour au sustain prodigieux et au phrasé exclusivement bluesy il est (et reste) une des pointures du rock, n'en déplaise à certains - comment passer à côté ?...
Un immense artiste...
Le côté clair de Barrett ? obscur, ça par contre c'est pas si sur, car dans son monde peut être était-ce cela la clarté ...
Merci
Pax.

Alexandre G a dit…

Assez d'accord avec Pascal, music first !

Parler systématiquement drogues quand on parle psyché (et surtout Barrett), c'est comme ressortir une vanne sur la ganja à chaque fois qu'on parle reggae. C'est lourd à force. Ca a fait partie d'une culture, éviter complètement le sujet serait une erreur, mais le plus important est de parler musique comme tu l'as si bien fait Charlu ! :)

Jimmy Jimi a dit…

Pour certains disques, on dit qu'on a l'impression que les musiciens sont dans la pièce; ici, on a le sentiment que Syd est carrément dans notre ventre!
Un de mes disques préférés de tous les temps.

Francky 01 a dit…

Magnifique texte au style impec', poétique et littéraire. Le genre de papier qui donne immédiatement envie d'écouter le disque....tiens d'ailleurs, je le réécoute (via Youtube). Si tu peux le dropboxer, je suis preneur car je n'ai que son disque éponyme sorti en 1970 aussi.
Syd Barrett : Quel artiste incroyablement doué, de la trempe des Rocky Erickson, Nico & co.....Mais, tel un Icare "pop" à voler trop haut, il s'est complètement cramé.
Merci Charlu de rappeler à nos mémoire cette oeuvre intemporelle devenue mythique.
A + amigos

charlu a dit…

Yes Alex.. les début Bolan sont très acoustiques, l'électricité est arrivé avec T.Rex et le disque que tu cites..je yeute son premier qui vient de sortir en Deluxe :D

charlu a dit…

Le cerveau de Barrett était un terrain favorable à toutes les belles choses qu'il a écrit.. son âme était osbcure, ses créations lumineuses et claires.. des histoires d'enfances, de la pop à la Levis Carol..
Ses consommations ont plutot posé des problèmes quant à la gestion du (d'un) groupe.
L'écart était énorme entre Syd qui communiait avec la fosse défoncée avec son génie naturel et les 3 autres en retrait qui bossaient à l'arrache. Gilmour est un gros bosseur sonore aussi et s'est câlé naturellement.

merci pour la discu les p'tits gars ;D

charlu a dit…

Merci Franky.. te fais ça bientot.

Alexandre G a dit…

Ils ont réédité (d'apparemment) fort belle façon beaucoup de T Rex 1ère époque très récemment. Je zyeute aussi ;)