Des lumières de toutes sortes font
briller l'aluminium et le platine. Des températures de part et
d'autre éloignées du point zéro, le mercure en balançoire. On ne
sait même plus si tout se dilate, si tout est polaire. Une petite
chose semble sautiller, sable ou neige, moineau magnétique sous
l’œil figé de la grande chouette.
La résonance trouble des acoustiques
imprègne toute les émotions. La pointe d'une plume écrit
l'histoire des âmes sur le minéral. Un monde ancien pervers et
paradoxal fait écho sur quelques machines ondulantes. Le son est
extraordinaire. Les éléments chimiques se renvoient les atomes,
tout finit par fusionner.
Deux grands noms se percutent dans une
danse organique, Iridium et Silicium, Chauveau et Macé, architecte
et paysagiste sonores, l'échange s'étire à l'infini dans une
matrice de silence argenté. Cuivres et cordes se dandinent sur de
frêles ondes cybernétiques.
Sylvain Chauveau & Pierre-Yves Macé
2023 « L 'Effet rebond » sur Sub Rosa
Des éclats de rire au creux des dunes,
les enfants dansent dans le sépia. Certains disques sont rangés
comme des amulettes, juste adossés à de vieilles diapos.
L'oyat est foulée et le sable du temps
dégouline. J'écume les souvenirs dans un doux coma, tout se
recompose et Nits résonne en Alankomaat.
Le coucher de soleil est figé, des
joues rosées me sourient, le sablier est un con. Des images sont
punaisées sur la voûte, une vie en collage et des remugles à
déguster. Les enfants ont quittés nos murs. Plus que la boite à
chaussures en rétroviseur, ou le paquet de madeleines en douces
dunes dodues, quelques beaux albums d'alors envahissent mon huis clos
et du sable fin me coule sur les tempes.
Le blé d'hiver en petite houle de
janvier, je rebrousse en dansant sur le flamenco fou de « Sister
Rosa » avant de m'écrouler rassi et bercé par la mélancolique
basse des « Three Sisters ».
1998 en plein sente, des idées de
belles chansons toutes chargées d'amour et de manques me tournent la
tète. Sablier interminable en hélice folle, je vais rester encore
un peu suspendu avant d'atterrir.
Est-ce pour cela, que « Alankomaat »
est ma préférence des Nits ? Y'a de ça, c'est sûr.
Sur le cobalt pétrifié, un bouton sec
d'hibiscus s'est hérissé d'une délicate chevelure de gel. Le gris
détrempé a disparu, dehors la chambre froide ensoleillée parle de
patience. Rien ne bouge, pas même la plus hautes des fines branches
du bouleau. Les avions ne dessinent plus rien. Le glacis bleu se
dilue et tombe sur la ligne horizontale. Quelles autres nappes Eno
pour orchestrer cet instant.
Ces frangins là planent à 15 000,
flottent et insufflent, Roger pas moins que Brian. Deutsche
Grammophon s'est attendri depuis que les néoclassiques viennent
changer la palette et ajouter quelques machines délicates. Max
Richter et même Moby. Sous ces tuiles là, ils se sont à leur tour
fardés de grandiose, de son extraordinaire. « The skies, they
shift like chords » est un petit miracle matinal suspendu. La
terre est raide, les buissons pleurent la montée du soleil,
l’orchestre resplendit, c'est une grande et belle journée de
janvier.
Roger Eno 2023 « The skies, they
shift like chords » sur Deutsche Grammophon
Derrière chez moi s'étend un arrière
pays infesté par le vide. De longues plaines dévastées dominent
quelques vallons courbes peu profonds, ils sont doux et silencieux.
Une orgueilleuse ceinture d'arbres les démasque. À quelques
buissons de chez moi l’étendue happe, il est possible à certaines
heures creuses de la journée de n'y croiser personne. Ce moment
précis où tout se met à chanter, sans voix aucune. Le paysage
sonore qu'il faut aller chercher.
C'est la phénologie qui guide la
mélodie, le Celsius la tonalité, le vent peut être cuivré ou
argenté, qu'il glisse ou s'engouffre, les plumes d'or ou de
plaintes...la lumière mixe.
Ce matin la respiration est pastel, le
froid immobile a nacré les sons. Je suis allé fouler mon arrière
pays. Le drone ankylosé, le son des champs engourdi, je me suis
régalé de ce concert de cordes planantes et de nappes
mélancoliques, braves et pénétrantes. Je ne suis pas loin de mon
trou creusé quelques décennies déjà, à quelques charmilles
craquantes de là, que le gel fait chanter. Je sais que derrière moi
à bout de toits, Cyril Secq m'attend et qu'il a peint tout ça.
Astrïd chante mes paysages depuis que
le Ruthénois Arbouse Recordings a laissé s'évader.
La pimbêche cette rose blanche qui
s’épanouit quand le soleil anémié nous délaisse. Il reviendra
comme la Pomponette, en attendant on coupe le bois et l’Hellébore
se la ramène. Elle fait moins sa maline quand le soleil très haut
lui tape sur les feuilles, c'est une assoiffée, une amoureuse des
terres engorgées et ombragées, elle a beau nous dire que l'hiver
est beau, que l’abeille lui est indifférente, la belle affaire.
Elle est du beau monde, de celles qu'on affiches avec des paillettes
et des candélabres de tables. Ou peut-être est elle des plus
discrètes, timide et solitaire à prendre les regards emmitouflés
qui la méritent, le peu de jour qui la dévoile. Elle aime skater
des jours entiers les vases emplis, au chaud, longtemps après la
fête terminée.
J'ai un beau disque sous mon crane qui
chante les abeilles en dormance, l'impatience du vert, la douceur de
cet hiver-ci.
La rose de Noël n'alertera aucune
ruche, elle est amoureuse des longues nuits, des temps de bouillasse
et des tables enjolivées, parées et clignotantes. Elle est juste de
l'autre côté, au pied de ma porte fenêtre. « Into the
night » aux allures Hazlewood imprègne tout l'espace,
Loverman hante. Hellébore frappe au carreau, me fait de l’œil
sous les chatons de noisetiers qui se réveillent impatients. Le
Solstice d'hiver se faisait attendre, il est derrière déjà, le
soleil a entamé sa lente remontée, tout redémarre, les merles à
l'aube sombre ont recouvré leurs gosiers, le pollen s'évade, des
cotillons pour un nouveau cycle.
Il aura fallu attendre les derniers
Saints pour me faire ramasser par cette pépite albe. « Tinderly »
pour un réveillon chamanique. Il peut faire gris à cendre tomber,
« Loversongs » insuffle une canicule
Sylvestre, comme ce bouquet de reines blanches qui fait la nique aux
Rosacées des jardiniers. James De Graef a 28 ans, il sort son
premier album sous des remugles Hazlewood, Cohen, Hawley... Sous la
basse voûte qui nous asphyxie, « Candyman » est
un miracle.
Dans la famille Nicolas, je demande le
Michaux. Plus aucune gène, on y va tout azimut, on amasse, ça
défile. Rassurez-vous je ne ferai pas de papier sur Indochine.
Légèrement par delà la frontière,
cet artiste anglophone nous provient de Belgique. « A la
vie, la mort » depuis 2006 me turlupine, fallait-il
une confirmation pour en parler ? aucune idée, je l'ai gardé
secrètement et la suite est tombée.
« Amour colère »
passe en boucle, basse moelleuse et chaloupée, guitare soporifique,
sensuelle rythmique quand on aime le lymphatisme, mélodies simples
et attachantes, quand aux claviers ils te prennent par l'épaule.
Pour donner une idée, « Enemies » pourrait être
un truc de Baxter Dury.
Il est récurent chez moi, posé avec
toute cette famille que j'aime écouter dès que mon cerveau est en
manque de mots, quand j'ai envie qu'on me parle et m'explique deux ou
trois ressentiments. S'isoler avec des dessinateurs de son, des
conteurs contemporains.
C'est « Une seconde chance »
pour Nicols Michaux, et en plus il y a des « Chutes ».
Cet opus date déjà de 2020, il était temps que je témoigne. 70's
easy, des chansons à balancer sur l'autoradio, la BO Hi-Fi pour une
virée vers quelques retrouvailles.
Nicolas Michaux 2020 « Amour
Colère » sur Capitane records.
L’œil du ligneux comme celui du
cétacé fixe notre temps qui défile.
De vieilles plumes chatouillent l'acier
d'une lourde clé posée près de quelques fioles remplies d'un jus
mousseux d'outre temps, poison ou élixir. Une envolée de feuilles
dentées du charme est venue décorer l'ocre sec et usé de la
lourde table en merisier. Des cordes vacillent, l'automne est révolu.
C'est un point de bascule, le tournent annuel des longues nuits qui
s'acharnent. Le soleil va rebondir, il a léché de près l'horizon
jauni par l'haleine des champs détrempés, il est punit. Le son en
drone flotte avec le vent, c'est la respiration des biotopes, molle
et ralentie, elle nous aspire et nous inspire.
Richard Skelton le cou embrassant le
bois des cordes de son violon fait chanter l'âme des plaines,
lancinantes, enivrantes. Le cerveau est brûlé des odeurs de boue à
perte de vue. Je suis face au vent comme les vanneaux qui me
scrutent, l'incantation plane de « Crow Autumn » et me
dégouline dans les oreilles.
A Broken Consort 2010 « Crow
Autumn » sur Tompkins Square