Des sirènes en montagne, je vous
assure, je les ai vues. Les mélèzes perdent bien leurs feuilles.
Je sais pas, la mer recouvrait ces
cimes il y a quelques nuitées. Il y a bien un lac sans fond à deux
ou trois flans d'ici.
Un mont n'est rien d'autre qu'un gros
rocher. Ou alors c'est le réchauffement climatique.
Jason Ajemian aussi connaît la
créature, comme le marin éberlué.
Je vous assure elle n'était pas
aviforme, j'ai vu des écailles. Elle chante avec ses cordes sèches
et je flotte.
Effectivement la neige avait un éclat
cobalt au pied des chutes de gré imitant la mer.
Mais l'océan est outre-mer, aucun
remoud ni moutons à la surface, sans aucun doute.
Merde, je sais encore discerner une
Tichodrome échelette d'une mouette. Et cet Helictrotrichon
sempervirens qui danse.. c'est de l'Oyat peut-être ?
Le chant de la sirène sous cette
chaîne de montagne à peine effleurée par le soleil couchant a eu
raison de mes gestes. Je descendrai à l'aube par cet névé
glissant, en attendant, je vais passer la nuit sur ce port.
Born Heller, c'est Josephine Foster et
Jason Ajemian, un folk habité. Je les ai découvert en 2004 sur
Locust Music. C'est l'édition vinyle 2023 sur Fire Records.
Le rocking-chair a fini par s’arrêter,
tout est dilaté. L'écho, la résonance, le souffle.
Place aux nappes, au climatiseur
sonore. Même les insectes ont fui les ombres, le sommeil des
cellules. La somnolence est presque verticale, cerveau massé,
inconscience amassée, c'est une douce et belle dérive électro
acoustique. Contemplation abusive, flottement des peaux.
Steve Jansen a travaillé ces hautes
ombres volages avec Maiya Hershey, c'est un pur délice.
La lumière change de côté, les
lueurs s'abîment avant le nacre flamboyant. Tout interprète l'air
de plomb qui nous assomme.
Laisser ruisseler la sueur sous
l'échine et le son du duo sur les tempes. Cette association là fait
des miracles.
Steve Jansen & Maiya Hetshey 2022
« Neither Present Nor Absent ».
Le mercure pousse le rocking-chair à
se balancer, c'est chose faite. Les persiennes sont tombées comme
des masses, les murs luttent et retiennent l'assaut comme ils
peuvent, fallait s'y attendre. J'aime par la force des choses
l'instant reclus, l'air qui oblige. Le frais refuge dans la pénombre. Se lever
récupérer quelques galettes caniculaires, attendre que la chaume
grille. C'est Jake Xerxes Fussell qui va chanter ma léthargie du
jour. Tout ce que j'aime, à me balancer, auprès du chant du Bob P.Hinson.
Je découvre, au juste moment, je
l’adopte et le garde.
Je suis resté sur le pont, quelques
passages de nuages à guetter le TGV. J'ai toujours eu une affection
particulière pour le train. Au fond du jardin de mon grand père
cheminot les Paris-Le Mans passaient. À cet endroit ils commençaient
à avoir un élan assez bruyant pour habiter mes nuits en vacances
chez eux. Ma vie d'étudiant, mes décennies professionnelles,
toujours le train pour y aller.
Mes vadrouilles sur deux roues de par
ici, toujours je zigzague autour de la même ligne celle qui longe la
vallée de l'Eure. Ce matin comme chaque fois que le vent est au sud,
c'est la ligne TGV que je côtoie, celle qui longe l'autoroute
A10 soulignée par une chaîne d'éoliennes. Sur un pont, non loin de
Saint-Léger-des-Aubées, je fixe mon ravitaillement en haut et
j'attends qu'une chenille métallique à grande vitesse me passe en
dessous. Je rumine ma compote et je me souviens des descentes à
grandes enjambées vers le fond du jardin de mes grand parent pour
voir le train corail passer, celui que je prends encore très souvent
pour gagner Montparnasse.
A pomper ma pomme en bouillie un seul pied à terre, je contemple
la plaine, le panoramique des grandes largeurs qu'un printemps plus
que maussade a laissé gorgé de vert plus qu'à son habitude. Les
disques de mes freins font de petites mélodies d'harmonica quand je
bouge doucement d'avant en arrière. Quelques faucons m’observent
alors que les corbeaux ont fui ma présence. C'est un doux filet de
musique qui grince sous ma pédale. Je tente une harmonie, une boucle
histoire d'accompagner ce vent fort qui va me pousser dans quelques
minutes. Je suis grisé par mon field-recordings diatonique, je joue
un peu avec les freins histoire de travailler les tonalités, les
rafales se succèdent alors qu'au loin, dans l'autre sens, je vois le
museau pointu d'un nouveau bolide qui se dessine.
Rassasié et contenté, j'accroche ma
deuxième pédale et repars arpenter mes chemins herbeux. Des marées
de graminées n'arrivent plus à boire toutes ces pluies, saoules
elles dansent jusqu'à plus soif. La terre grasse est amoureuse, je
laboure un peu, je moissonne avec mes pneus, les bruits ont changé,
je foule une marée d'herbes folles, des nuances de vert, le bleu
ciel me toise, des grosses masses de coton dedans, tout est frais,
venteux, je respire comme on s’enivre. Les alouettes dansent je
vais rejoindre les hirondelles du centre bourg et m'éloigner de
l'acier en rails.
Je vois au loin la flèche de mon
bercail. Je vais la contourner encore un peu avant d'aller m’asseoir
haletant et vidé pour écouter cet album que j'affectionne « Slow
Train Coming»,
pas uniquement pour le train qui avance dans l'histoire d'un
continent, mais aussi pour cette chanson qui gamin me fascinait, dans
mes souvenirs mon entrée chez Bob ; « Man gaves name
to all the animals ». Mark Knopfler est aux manettes, un
album de haute tenue, des trains partout.
L'écho du studio mythique résonne
dans mon l'habitacle. Dehors, les collines sont toutes coiffées de
grands chênes. Le paysage plissé de l'Albret se prête à la
contemplation, des balades vertes comme cet intérieur pochette. Des
palombes chantent en chœur avec les cigales planquées dans les
grands platanes des bords de route. Au fond de la Gélize des galets
en vitrail se jouent des lumières.
Les châtaigniers lâchent ses chatons,
le mellifère a fait son boulot, les pollens sont dans l'air, les
houppiers verts dévoilent quelques plaques de clair cobalt comme
pour faire respirer les pensées ankylosées par les saisons grises
passées.
A petite vitesse sur les lacets, juste
au dessus des grandes lignes droites des vallées, les chansons
défilent, légères et déshabillées dans la résonance. Un blind
test à défaut de faire sa propre sélection, ce live, ce moment
1974 dans l'Abbey Road. La pochette affiche ses teintes usées et
vieillies comme si l'opus existait depuis toutes ces décennies.
50 ans après donc, comme un
passe-muraille, les oreilles captent, et le blanc, le vert et le bleu
une « Wild life » en quelque sorte. La caisse en studio,
les doux virages se succèdent, noir de monde cette bagnole toute
chargée d'histoire musicale, en chœur les fredonnements, les
chansons de Paul.
Comme on va au musée, cette virée
estivale au cœur vert est toute enjolivée par les grands classiques
revisités.
On ne se refait pas. Mouche. Quitte à
se répéter. L'affect, le goût des autres. Pourquoi cette chanson
plus que celle-là corrige ma respiration ? On connaît le
loustic, je commence à savoir mes cellules. Peut-être ce n'est pas
juste de la mélancolie. À coup sûr il y a de l'eau dedans, un truc
gorgé. Sécrétions. Mais pas que. Des pâquerettes dans la barbe,
une passiflore dans le calbute, du
pollen mauve dans le pif, faire obligeance à la sève.. faut avoir un
sacré culot affectif pour lâcher autant de nudité fantomatique.
« We Won't See Her Like
gain ».
Des fils de lierres tendus sur le
manche, les accords fragiles tremblent, et ces petites nappes
organiques qui vous niquent le moindre désespoir. Quel saligot ce
Marko à ne rien lâcher sur nos sensibilités.
Ah oui, sinon, le reste de l'album est
tout comme j'aurai pu fidèlement l'écrire. Genre « Sweet
smile » pour faire le tour de la terre, ou « Goldy »
en Grandaddy en mieux etc etc..
Ventre face dans les graminées, des
petits bouts de vie en l'Everett c'est pas pour me déplaire.
Chacune de ses pièces
discographiques sont des objets importants posés à l'endroit le
plus flagrant de mon rayonnage. Depuis « So »,
il est devenu indétrônable. Un peu avant « So »
aussi, mais pas comme ce déclic absolu de 1986. Depuis, j'accompagne
la rotation planétaire avec le monde pour élire cette immensité
artistique. Je le fais aussi pour quelques autres, mais pas de cette
façon, j'accompagne la foule fan et son flux fou qui appelle à la
messe. Qu'a t-il de plus que McCartney par exemple pour aspirer un
respect indéfectible sans anicroche aucune malgré une discographie
parsemée. Sûrement cette rareté, cette discrétion dans
l’événement et le grandiose.
Alors voilà la
transition, sa rareté, l'attente..SO 86, US 92, UP 02, I/O 23, ça
fait pas des masses, et pourtant l'étagère ploie sous cette
éminence world-pop-electro-acoustique-rock-ambiant-symphonique
visuel et scénique. Certes, l'avant « So »,
ce bal récapitulatif autour du sang, ces BO, et j'aime souvent à
m'engluer dans « Birdy » et « Passion ».
La genèse aussi.
Bon, plus d'un an que
« I/O » est sorti des cieux, je l'ai
attendu et même perdu espoir. Blood & Co était pour moi le
rideau tiré. Quel retour, quelle pochette, quel concept, quel
album.. à chaque écoute mes enceintes poussées un peu plus haut
que d'ordinaire m’agrafent au sofa.
J'ai fermement
l'impression qu'il n'y a pas eu ici le retour mérité (ailleurs?),
le sentiment bizarre d'avoir tourné un peu seul autour de la planète
avec cet opus posé dans les bacs comme par dépit... négligé,
bâclé, délaissé, déserté. J'ai pris l'objet comme un enfant
dans un magasin de jouet, l’œil humide regardant autour de moi
hagard, guettant la liesse, le moindre remoud, la peur de la rupture
de stock. C'était y'a un paquet de mois. Je n'en parle que
maintenant, je l'écoute très souvent depuis sans aucune usure
d'émotions.
Que c'est t-il passé ?
À quel moment ? Ai-je trop gardé la puérilité d'une sortie
euphorisante qui en vaut la peine? Musique obsolète ? Un
nouveau Peter Gabriel..s'il vous plaît.