Le gris sylvestre s'est rougit de
fougères bronzes et la brume s'est dorée. Elle est anglaise aussi,
mais de racine seulement, sa vie est outre-Atlantique, journaliste
musicale. A force d'avoir côtoyer Neil Young, Léonard Cohen pour en
avoir écrit la biographie, Sylvie Simmons a dû être contaminée
par l'onde folk..prendre un peu de radiation solaire. Le dernier
interview de Johnny Cash six mois avant sa disparition, c'était
elle.
C'est hors du temps, très beau, elle
sort un album boisé avec Howe Gelb à la gérance.
Vashti Buyman, Linda Perhacs, Karen
Dalton.. je dépose Sylvie Simmons à leurs côtés.
Le folk se joue au ukulélé avec une
voix qui rappelle Marianne Faithfull jeune.
C'est une belle nouveauté de chez
Light in the attic, le grand pourfendeur des résurrections, qui
s'attelle à cette nouveauté folk.
Sylvie Simmons 2014 « Sylvie »
label : light in the attic
Le folk épure revient comme une crue
dodue au gros débit doux, un ruisseau puissant qui charrie le limon
des collines et irrigue la forêt la plus épaisse.
La recette est idéale, mélodies,
voix, accords avec des arrangements pop. Et on peut inverser pop et
folk. C'est très simple, efficace, beau comme ce ruisseau de
n'importe quel continent, qui coule et dévale les vallées country.
Impossible de savoir si nous sommes à l'orée du jour, ou à sa
chute.
Et puis la soul surgit comme un rayon
solaire qui pénètre la brume végétale (« Get what's
mind »).
Je pense à Gene Clark, Eagles, Van
Morrisson, aux balades de Bob Seger, Xavier Rudd, Terry Calier
même.. et pourtant, Jon Allen est anglais, et la rivière qui glisse
dans la forêt est britannique. De la pop, country, folk, soul.. un
disque parfait.
Laissez vous aller, je vous promets que
ce disque est une bouffé d'air, claire et limpide.
A l'écoute de « Falling back »,
je suis capable de partir quelques nuits à humer les parfums
d'escampettes, même si elles ne durent que quelques minutes. J'ai ce
qu'il faut en bas de chez moi, la forêt détrempée, la casque, de
ballade en balade et « Deep river » de Jon Allen.
Jon Allen « Deep river »
label : monologue records
L'écoute du troisième album de
Laetitia Sadier me renvoie vers les mondes pop de Broadcast, Pram,
Holden, Movietone avec des ondes désuètes de Bertrand Burgalat et
le timbre de Jeanne Balibar, puis logiquement vers Stereolab son
ancien groupe.
Avec cette écriture, ce son, ces idées
talentueuses, cette assurance d'un grand disque de qualité, il ne
faudrait pas qu'elle reste dans l'ombre et les remugles de son CV
artistique. Son identité s'impose, sa carrière solo est affirmée.
« Something shine » est un album pertinent, juste,
exactement au bon endroit d'une crique sans soleil, d'une mer sans
horizon, d'un visage flou avec cette musique extraordinaire de pop
vintage, jazzy, du 70's soft et tendrement psychédélique, presque
une rêverie. Synthé retro, dissonances, basse Gainsbourg, couleur
d'automne pastel, ondulations, « Something shines » est
une belle évasion grisâtre, une flânerie musicale attachante.
Ma petite route de campagne se néglige,
je roule sur des houppes d'herbes sauvages en plein bitume abîmé,
des bosses et des nids, c'est mon trajet édénique du jour qui
décline.
Juste à gauche de ma tempe, la lune
basse répand sa lueur d'ocre mou sur les miroirs meubles des fossés
goulus. C'est un endroit sans réverbère ni luminaire, c'est en
plein milieu d'une terre grasse gorgée de pluie, de reflets
d'automne, des restes de maïs, des flaques, des ravines aux allures
de vieux folk.
L'eden du soir c'est cette lune
crayeuse léchant l'horizon, bavant sur le capillaire départemental,
le trajet s'allonge, Papa M s'est coiffé du bonnet Bonnie Prince,
c'est un grand disque de blues plombé, de balades sombres et
acoustiques, c'est une virée dans ma campagne sans fioriture.
Puisque nous sommes à observer Neil
d'en bas, Papa M de Slint et de Tortoise, a gratté la lune sous les
cieux d'un folk ensorcelé, venimeux, toxique, terriblement
génétique...un folk lunaire il y a quelques années, perdu sur le
pétrole étalé et granuleux des lacets de plaines, aux entrailles
desquels viennent perdurer des mèches d'herbes sauvages.
« Whatever mortal » est un
disque perdu, comme une pleine lune qu'on ne regarde pas. Cet opus
est dans mon crane depuis sa sortie 2001.. Will Oldham et Tara Jane
O'Neil sont invités. David Pajo est le cerveau. Ma plaine resplendit
de cette pastille blanche, et la bande son de cet itinéraire c'est
« Whatever Mortal » de Papa M.
« Over Jordan » et « The
unquiet grave » sont des pépites folk paradisiaques à se
perdre sur les sentes goudronné d'une campagne perdue.
Malgré les paroles affligeantes,
j'aime énormément « A man needs a maid » sur
« Harvest ». Du coup, ce petit miracle est un pur
bonheur. Neil Young avec un orchestre, comme la récente virée
symphonique de Peter Gabriel, et on touche au sublime, une beauté
absolue, aussi bien orchestrée que pour les versions solo, parce
qu'en plus, l'émotion des chansons est à tomber.
Neil Young est en roue libre, bavard,
s'essaye à tout et atteint un nouveau sommet.
Je vogue en pleine symphonie, à la
dérive tout en sachant où je vais, et comme pour JL Murat, je ne
suis pas plus étonné que ça, qu'un monument nous tombe dessus
cette année, increvables et inégalables. C'est du domaine du
biologique, des saisons, j'aime cette idée du cyclique inéluctable,
des équinoxes discographiques, un album par an avec du talent. Mais
comment au bout de tant d'années, trouver encore et encore des
nouvelles compositions, sublimer à nouveau l'écriture, l'impression
que tout est fait déjà..et pourtant ce disque là est un miracle.
Pas de place pour les réticents, ceux qui ne vont pas aimer Neil
Young et son orchestre, il y a un deuxième album avec uniquement lui
qui passe du piano à la gratte, seul, une autre lumière, la même
beauté.
Il va falloir trouver des mots pour cet
opus fleuve, ancestralement séminale.
Je profite de ce lundi sans soleil pour
me répandre un peu sur quelques infos Macca. Et puis il faut bien le
dire, le séminaire JSF des cinglés de skeuds me manque. Qui
d'autre, et quoi d'autre pour justifier de ma part quelques
divulgations sur Paul ?
Voilà, nous sommes le 3 novembre 2014
et sortent aujourd'hui, dans la lignée des rééditions de ses
albums, et faisant suite à l'hémorragie de résurrections depuis la
Box Beatles 2009, « Wings at the speed of sound » et
« Venus and Mars » dont j'ai déjà parlé ici.
Les média d'alors avaient reproché à
Paul une certaine dictature au sein des Wings. Entre parenthèse,
quoi de plus naturel.. Denny Laine & Co, c'est pas Lennon&
Harrisson.
Ceci dit, après quelques opus
monumentaux et le boulot fait pour la reconversion libre du Beatle,
il décide de produire un album de groupe et on retrouve Denny Laine
au chant, ainsi que Linda, Jimmy McCullogh et Joe English. Une
nouvelle fois, le disque est propulsé aux premières places des
charts. Les médias, les mêmes, lui reprochent la dispersion, de ne
pas avoir assez maîtrisé l'opus par lui-même. Et pour une fois, je
suis d'accord avec la critique. Je n'ai jamais eu d'admiration
particulière pour les voix de Joe, Jimmy et Denny. C'est même
carrément limite. Et pourtant les chansons sont particulièrement
séduisantes et mélodieuses. Qu'à cela ne tienne, cela ne se
reproduira plus.
Nous sommes alors au mi-temps des 70's,
le plus gros est passé pour les Wings, cet album « secondaire »
dans la discographie est un magnifique petit objet recroquevillé,
avec une certaine couleur attachante. « Secondaire » dans
l'ensemble, car à la première place de chacune des faces, il y a
deux de ses plus gros hits. Les imparables « Let'em in »
et « Silly love songs ». Juste quelques airs à siffler
partout, n'importe quand, indélébiles à flâner du matin au soir.
Il ne reste plus beaucoup d'albums à
sortir avant que Paul prenne sont définitif envol solo. « Wings
at the speed of sound » est une pièce tout à fait charmante,
une récréation de haute qualité, facile avec du gros matériel
d'écriture, comme d'hab.
Allez les p'tits gars... vous auriez
mis quoi comme thème pour la sortie d'un tel album ?
Juste, pour calmer les vannes et les
acharnements de mauvaises foi, à propos de la dernière plage de cet
album « Warm and beautiful », Elvis Costello aura avoué
qu'elle est une des plus belles chansons d'amour jamais composées.
Dans le CD bonus, il y a une version
John Bonham de « Beware my love ».. sublime rock
travaillé, tendu au bord de la rupture, mais avec le contrôle
nécessaire pour en faire un jam diabolique et langoureux.
Wings 1976 « Wings at the speed
of sound » label : universal/mpl
Sunn o))) est aussi aller farfouiller
la terre. Ce Goth lourd vrombissant a creusé le limon pour
rencontrer l'histoire, venir percuter Scott Walker.
Les amateurs respectifs vont se
hérisser.. ou adorer.. un peu comme si, en surface de la croute
terrestre, Lou Reed allait chanter avec Metallica.
Faut-il ne pas être fan des deux tètes
du monstre pour apprécier cette collaboration ?
Je les écoute régulièrement pour des
raisons différentes, la rencontre me fascine, c'est une curiosité
rare et improbable, c'est puissant, grave, une véritable sorcellerie
musicale.. tiens David Bowie pourrait aussi aller chanter au sein de
Swans, ou David Sylvian collaborer avec Boris...
Y a t-il osmose entre les deux mondes,
le timbre se marie t-il avec les accords lourds, comme un romantisme
métallique, la menace est t-elle embellie par le chant terriblement
humain ?
« Brando »..sublime comme
un Crimson d'opéra ravagé par un drone métal... chef d'œuvre.
C'est un choc de deux générations, de
deux mondes artistiques contraires, c'est une curiosité, une
expérience à ne pas manquer.