La pierre et l'ardoise laissent place
aux tuiles et à l'ocre de façade. Les pin-parasols dansent sur la
Garrigue. Des bouquets inattendus viennent bousculer mon cerveau, je
cherche partout la feuille qui me grise l'hémisphère, quel est ce
parfum...
Je connais pourtant le sud, les Landes
et les alpages de Hautes Provence et je déguste
un jazz pop cinématographique surgit de nulle part. Je ne connais
pas cette senteur et j'ai bien fait de garder cette flûte voltigeuse
pour ma villégiature courte, cette basse dodue pour chanter les
quelques monts cabossés qui matent mes pas et gambadent mes gambas.
Un clavier qui plane dans les 70's, un clavecin s'esbaudit joyeux et
danse avec les cordes sèches d'une guitare espiègle.
Cette légèreté dansante patte d'éph
nous provient d'un duo Alessandroni et De Filippi avec un
déhanchement légèrement psychédélique primesautier d'animation
jazz prog comic strip.
C'est une fraîcheur neuve, un parfum
inconnu, un disque chipé à la volée, une terre qu'on hume avant de
la connaître, de la fouler et de la prendre à soi.
Braen's Machine est un groupe
improbable comme un coin aventureux hors de soi qui amasse une tonne
de choses connues, comme un paysage familier que l'on ne connait
pas.. des bouquets de senteurs, des plaines d'arbres trapus qui ressemblent à d'autres
contrées.
Avant que WEA ne s'occupe de Nougayork,
la carrière de Claude Nougaro n'a pas été la plus fulgurante d'entre
nos artiste de par ici. Et pourtant, ce fou de swing, de musicalité
et de poésie, ce « souffleur de vers », ce jongleur de
mots doit s'immiscer parmi nos plus beaux poètes musicaux.
Je l'ai rencontré une fois, sur une
plage de Quiberon où il suivait une cure thalasso en 88. Évidemment
la discussion sur mon admiration s'est immédiatement orientée
« Nougayork » encore chaud bouillant sur nos platines. Il
faut dire que cet album faisait des ravages sur notre territoire. Ma
timidité maladive, son « ah ouaih évidemment » avec
l'accent et les gestes qu'on lui connait, allaient couper court la
rencontre. Je me flagellerait plusieurs années après, même si je
ne savais pas à l'époque que ce succès tardif lui était amer.
Ses chef d'œuvres sont bien derrière
WEA, je le savais en plus. Aussi je profite d'une biographie pavée
de l'homme et d'un témoignage de sa fille Cécile pour réécouter
une poignée de disques brûlants de poésie et de
musicalité.. j'insiste.
Un succès moindre avant, et c'est pas
cet opus qui contredira l'injustice. « Plume d'Ange »
1977, avec ce texte merveilleux, une prose sublimement inspirée....
« les poumons du printemps exhalaient leur première haleine
de peste paradisiaque.. ». Une fable fantaisiste aux allures de
l' « Hôtel particulier » de Gainsbourg, ou d'une
chanson fleuve de Ferré.
Il suffit qu'un soir, une plume
d'oreiller sorte du traversin pour qu'un cerveau fantasque et
tarabiscoté fleurisse, et que naisse une chanson album de poésie
hexagonale. Il est question de foi, de folie, de processus créatif,
de nature surnaturelle captée par un ultrasensible.
C'est un album à part, un moment
précieux improbable à approfondir, une chanson fleuve à boire et à
faire rebondir. Une plume sortant d'un oreiller peut nous parler
d'ange, sans pour autant que l'on se sente fou. Claude Nougaro était
un poète fou qu'il est bon d'aller fouiller sur son territoire
Parisien et Toulousain.
En plus de ce quart d'heure épique, il
y a des chansons dévoilées d'abord sur scène, « Comme une
Piaf », « le K du Q », « Pablo »...
j'aime cet homme...que j'ai timidement rencontré sur une plage de
Quiberon….......
je fus conduite dans un
amphithéâtre miniature de porcelaine blanche. les carrelages du sol
bourdonnant comme des sculptures cinétiques, ondulant comme les
motifs colorés de Vasarely. les piliers formaient un large
rectangle. en plein milieu se trouvait une dalle de marbre pourvue
d'un radeau de cuir. Ils la déposèrent sur la table. un cône vert
descendit à travers la lucarne, un radeau de roses à travers la
fenêtre ouverte son costume était couvert de pétales, elle était
chaque femme de l'histoire, et chaque matrice à risque. je regardai
dans le miroir. Je donnai naissance à alexandre, je fus sa
maîtresse. de la peinture de guerre se forma sur mon visage, des
balafres ocre et lavande. de la femme à la crinière noisette était
debout au dessus-d'elle. ses mains délicates accomplirent de petits
miracles. d'étroits tubes de celluloïd furent rapidement insérés
dans les pores de la victime, une vierge. les tubes étaient des
tentacules se mêlant à ses veines ses rêves et plus profond encore
dans la lumière virginale, la flaque en dessous de la mémoire. un
flux de rubis où ne se formait aucun mot. la reine était une déesse
se harnachant d'un mécanisme d'amour – appareil conçu pour la
pénétration. cylindre pointu d'un plissé de bijoutier. je me
retins aussi longtemps que je pus. j'étais le trône qu'elle
chevauchait. j'étais la semence du destin, la vanité du règne.
d'abord viendrait le coup, la lumière, puis le baiser. un flot de
vapeur et de fil électrique libéré. je ne pus résister son visage
se connectait au mien. la ruade et le chuintement d'un mammifère qui
succombe.
que veux-tu de moi ? Dit-elle
ondulant je m'écriai : le plaisir
!
Que veux-tu de moi ? Demandai-je
le langage, dit-elle, le langage.
Patti Smith « Premiers écrits –
les années 70 » (édit souple)
A nouveau une chanson qui éclipse
toutes les autres, accapare le reste. «Giant of Illinois » me
laisse sur place, moi qui aime bouger, m'émouvoir sans me mouvoir,
et je reluque les accords, je yeute le chant qu'on lui connait bien.
Andrew Bird a délaissé le violon électrique pour un americana
traditionnel. Le violon, il apparaît plus rarement, et sur « My
sister's tiny hands » il vient tanguer ses cordes acoustiques
dans une ballade celtique poignante à pleurer.
C'est en fait des reprises avec son
groupe des chansons de The Handsome Family, travail qu'il avait
amorcé sur « Weather System ».
Le nouvel opus d'Andrew Bird est une
bande-son idéale pour flâner sur les routes sèches des Causses
d'une petite région aux montagnes douces et plissées, de la country
folk en carburant.
Andrew Bird 2014 « Things are
really great here, sort of .. » label : wegawam music
Je ne vois que du charbon ce soir,
impossible de capter la moindre lueur quelque part ou sur quiconque.
La gorge Sahara et le cerveau mi-clos, je laisse mes lourdes gambas
ankylosées me diriger. Il faut croire qu'elles connaissent le
trajet.
Quel scandale ces muscles qui
n'obéissent pas, qui portent aveuglement la carcasse habitée de
milles tourments, le bipède est le robot la plus obéissant qu'on
est inventé.
Mon cœur est rempli de sable,
j'entends des sons brûlants, je veux qu'on me parle en arabe, qu'une
langue s'enfonce dans ma gorge et me lèche les muscles tétanisés.
L'insecte aux mâchoires géantes avale
le blé craquant, je sors d'une convalescence. Et si je me faisais
moissonneuse-batter moi aussi, mon épi est cuit. Donnez-moi une
mousse chaume, un ballot à brouter, une plaie qui sent le sable
cuit.
Cette motte dorée est comme la dune
qui ondule, mes yeux sont incendiés, j'entends des violons, des
djembés, je veux rester à mourir de soif ici, allongé sur la
chaume fakir à me lacérer le dos. Pompez moi la graisse, le sang,
le foutre et les larmes, l'orge funèbre est métissé et le Calexico
arabisé, toutes mes cellules sont accaparées pour une danse
syncopée des terres du monde entier, partout où le soleil a mordu.
J'ai découvert Orange Blossom a ses
débuts en 1997 (souvenez-vous ce chef d'oeuvre) abrité par le label
Prikosnovenie à Nantes, un seul album en 2005 et puis plus rien. Le
soleil est revenu me transpercer la gorge, ma chemise cataplasme a
chassé mes idées carbones, je me laisse consumer sur ce bûcher
merveilleux.
Le nouvel opus sortira le 29 septembre prochain, en
attendant cette fin d'été caniculaire, Orange Blossom sort ce
jour-ci un ep annonciateur.. la référence absolue dans l'art
d'associer les « chants séculaires d'Orient d'orages
électroniques et puissance du rock ». Hend Ahmed vient du
Caire, elle a ajouter sa voix bouleversante sur une musique qui
convoque Pink Floyd, Oum Kalthoum et Joy Division. Nous sommes au
Maghreb, au Mexique, au Brésil, en Afrique, dans la musique féconde
et viscérale. Robert Plant les a exigé en première partie. Il y a
eu des voyages, des collaborations, des alchimies, des violons du
conservatoire de Cholet et des chants traditionnels de Jordanie..
c'est un aboutissement, une apothéose .. Orange Blossom est de
retour, la planète va bientôt vrombir et connaître la transe d'une
danse sans frontière.
Je retrouve le groupe qui avait changé
ma vision mondiale de la musique en 1997, la world par excellence,
j'ai « Under the Shade of Violets » depuis quelques
jours dans les oreilles, cette musique va me rendre fou, c'est peut être LA musique,
LE voyage. Je suis partout sauf ici, sur mes jambes, la musique de
Orange Blossom me scie les barreaux humérus , je me fonds dans la
poussière incandescente pour mieux respirer.
Merci à Carlos Robeles Arena,
l'architecte du groupe auprès du violoniste PJ Chabot, merci pour
avoir pris le temps de revenir, de poser les atmosphères, d'atterrir
un peu partout pour nous les offrir. Je pense à « Passion »
de Peter Gabriel, et à Esmerine. « Under the Shade of
Violets » n'est pas du folklore que l'on produit vite, c'est la
genèse capillaire d'un enrichissement culturel, d'inspirations et de
créations sur des années.
C'est juste mondial.
Orange Blossom 2014 « Under the
Shade of Violets » label : washi washa
The Walkmen, en plus de l’écriture
et du rock, c’est surtout une voix, un peu comme si Dylan chantait
du Bono.
Elle est prise à partie ici, elle est
bien présente comme on la connaît, avec ses amplitudes voilées les
plus folles. Hamilton propose son premier album solo avec des
chansons à lui et son organe comme fer de lance.
Certes l’opus est éclectique et
souffre d’une légère irrégularité, mais « Black hours »
renferment quelques joyaux dignes d’un grand crooner raffiné.
Aussi, « 5 AM » est un chef d’œuvre façon Richard
Hawley, « St Mary’s country », « Bless your
heart » et « Self pity » avec cette belle qualité
mélancolique et sonore, tiennent l’album à eux seuls.
La voix haute des Walkmen se promène
sur quelques styles et s’introduit dans le monde solitaire avec un
opus plus que prometteur.
Hamilon Leithauser 2014 « Black
Hours » label : ribbon music
Un songwriting caniculaire à pleurer
accompagne les premières moissonneuses à battre le froment du limon
qui ondule la terre de mes ancêtres.
Ma tour se fait raboter le foin.
C'est ocre à perte de vue, c'est
étouffant, comme l'air sec poussiéreux que je respire à plein
poumon sur mes communales entortillées. Je m'arrête et je hume
accroc à cette poudre dorée.
Le bruit, les parfums, le vent chaud,
les 29°C à l'orée du bois, quelques bleuets vont y passer devant
les filles coquelicots qui rougissent la bordures des sentes, tout me
grise.
C'est un troubadour texan comme pas un,
il est unique, il chante à mes oreilles tout près des machines
agricoles qui battent et qui me bagarrent le cœur nostalgique..
qu'est ce que j'aime la moisson, la chaume, le drone agricole en
pleine nuit qui vient déranger le scintillement de la voute.
Il est pas interdit de préférer
Townes Van Zandt à plein d'autre (entre Dylan et Mickey Newburn), je
me lasse pas de ses ballades qui
chantent dans mon jardin au gré des parfums d'orge fauché de la
nuit alentour.
Dans la discographie du troubadour
texan, nous sommes en 1969, et « Our Mother the Mountain »,
son deuxième album se répand sur nos contrées planétaires.