dimanche 20 avril 2008

Benjy Ferree


« La peinture à l’huile c’est plus difficile que la peinture à l’eau », est-il plus facile d’écrire des chansons gaies que des morceaux tristes ? Le génie d’un Mac Cartney, Andy Partridge ou d’un Brian Wilson fait-il le poids face aux ténèbres de Tom Yorke ou de Jason Molina ? Au terme triste, je préfère beau, somptueux, il laisse libre court à des impressions, des états d’âmes, des interrogations, des introspections plus ou moins profondes et il suffit de laisser aller son vague à l’âme pour traduire concrètement et naturellement les pensées du moment, comme un exorcisme.
Dans cette optique là, il parait évident qu’une chanson joyeuse doit enclencher inversement une démarche de construction musicale et de texte adéquat, une architecture, une recette idéale et énergique afin que la magie opère. "Leaving the nest" de Benjy Feree est un disque gai, une collection de chansons pop dans sa définition la plus fidèle, assimilable par le plus grand nombre d’entre nous. Ça trottine et gambade joyeusement, l’ambiance générale est lumineuse, de la même lumière qui éclairait le génie de Mac Cartney quand il a sorti Ram en 1971, son deuxième album solo, à une époque où la planète entière lui affublait la lourde responsabilité d’avoir tué les Beatles. Un amusement sans retenue, une décontraction qui respire la liberté, des compositions sans contrainte aucune, sans but que d’engager un art ludique pour qu’il soit contagieux et bu avec légèreté. Ça siffle, ça violone, ça ballade équestre, c’est gratuit et libre. Ecouter « the dessert » et se laisser dériver par l’insouciance des harmonies, partir aussi loin que possible. Certes le danger du ressac plane, le retour à la réalité peut heurter violemment et c’est un peu ce que l’on peut reprocher à la gaîté : maquiller la réalité. Mais « they were here » guette juste derrière, pour en mettre une deuxième couche et l’on repart au galop, caressé dans le sens du poil. « Leaving the nest » sonne très Beatles, et « Hollywood sign » est piquée d’un zeste de Dylan.
Comment un autodidacte comme Mac Cartney a pu restituer de son cerveau illuminé des chansons comme « listen what the man said », ou « heart of the country », qui se souvient de « San Ferry Anne » figurant sur "Wings at the speed of sound" ? Des chansons parfaites, des remèdes à l’oppression, trois ou quatre minutes, des couplets, un refrain et une mélodie imparable.
On sait peu de choses de Benjy Feree, sinon qu’il a rebondi de la volonté d’être acteur à barman pour arriver dans un studio poussé par le batteur de Fugazi. C’est le grand label Domino qui assure la production du disque. En attendant d’en savoir plus sur cette fraîcheur artistique, dégustons « Leaving the nest », premier album de Benjy Feree, comme un doux moment sucré et heureux.

BENJY FERREE 2007 "Leaving Nest" label = domino

Quand on aime Paul MacCartney; Elvis Perkins

vendredi 18 avril 2008

Patrick Watson


« Close to paradise » de Patrick Watson est un objet volant non identifié, une œuvre rare venue des abords d’une cité magique, posée là dans les étagères de disquaires comme par magie, dévoilée et à la merci d’un regard curieux et ahuri. Une étrangeté enchanteresse, une utopie musicale bien réelle, le fantasme d’un pianiste fou qui laisse libre court à son imagination folle et enfantine.
Une telle épopée musicale mériterais une attention maximum, mais encore une fois s’offrir le luxe de capter un tel disque se mérite, prendre la peine d’être happé par la pochette féerique d’une cité perdue coincée au fond d’une bouteille, un témoignage imaginaire enfermé que l’on ramasse sur une plage, un monde échoué dans les bacs au plus grand étonnement du responsable de rayon qui doit se demander comment un tel disque à pu arriver jusqu’ici. Un mystère précieux offert au plus petit nombre d’entre nous.
Une fois le cap de la trouvaille passé, il suffit juste de se laisser transporter par le flot d’images, par la beauté conceptuelle panoramique et contemplative. Intemporels, dans un monde inconnu, les cuivres dansent avec les cordes, les notes de piano défilent comme dans un film de Tim Burton. Watson semble prendre la voix de Jeff Buckley, les mains de Satie pour dévoiler « Mr Tom », des paysages des Floyd période Atom Heart Mother « close to paradise » et le ludisme de Badly Drawn Boy « daydreamer » et « giver ». La présence étonnante d’Amon Tobin vient par moment peaufiner le son de quelques ondes électroniques très discrètes. C’est étourdissant, magnifiquement pop avec une multitude d’instruments.
Il est urgent de se ruer sur cette œuvre lourde de talent afin qu’il résiste le plus longtemps possible à l’indifférence, et qu’il ne soit pas comme semble se dessiner déjà son avenir, un projet éphémère dont plus personne ne parle. Je pense à d’autres projets comme Flotation Toy Warning par exemple qui possède le même panorama miraculeusement étendu et vaste, majestueux et lyrique de la même façon, gracieusement décalé du monde adulte, et qui est aussi déjà tombé dans l’oubli.
PATRICK WATSON 2007 "close to paradise" label = V2 / secret city records
Quand on aime Jeff Buckley; Pink Floyd; Badly Grown Boy; Flotation Toy Waring.

jeudi 17 avril 2008

Ilya.E Monosov


Alors que le printemps tarde à venir et qu’il étire interminablement son frimas gelé en venant pâlir le jaune du colza fleurissant, alors que devrait bouillir une nature féconde et juter un sol fertile, Ilya.E Monosov sort une œuvre dépouillée, décortiquée au maximum, coincée entre un folk clair et des textes psalmodiés. Le timbre vocal grave, placé au beau milieu d’un léonard Cohen jeune et un Buck65 anesthésié, alourdit l’ambiance lumineuse comme un clair-obscur.
On est sans cesse en équilibre entre un soleil timide qui essaye de percer et ce champ de colza brillamment saupoudré de givre. Le jeu de guitare est aussi placé du côté de Cohen, la production fine très acoustique est assurée par Greg Weeks qui n’en finit pas de collaborer. Monosov est de San Diego et ajoute une pierre à cette grande famille boisée. Aussi est-il hébergé par « language of stone », le tout nouveau label de G. Weeks qui abrite déjà Orion Rigel Dommisse, Ex Reverie et Mountain Home au sein duquel Monosov œuvre. Une pochette peu attirante offre un photomaton mal cadré, un gros plan instantané de l’artiste plombé par une apathie neurasthénique. Son arborescence artistique touche d’une branche le collectif eclipse-records où il vient exprimer un peu plus d’énergie en compagnie de Preston Swirnoff, lui-même fraîchement installé chez Last visible dog. D’artistes en collaborations, de labels en albums on aime se promener interminablement sur les sentiers désormais balisés du folk ressuscité.
Les chansons défilent comme une matinée fraîche et interminable, Ilya revendique clairement qu’il n’écrira jamais de chanson joyeuse, à quoi bon, les aurores ne sont que de pâles lueurs grandissantes, de douces naissances calmes et lentes. Toutes les cordes pleurent, le chant filtre à travers des brumes alcoolisées et la mélancolie par quelques percées morriconiennes épouse une beauté printanière malgré le froid nocturne qui mord encore la peau.

Ilya E. Monosov "seven lucky days, or how to fix songs for a broken heart" 2008 label = language of stone


Quand on aime Léonard Cohen; Matt Eliott; Greg Weeks; Buck 65.

dimanche 30 mars 2008

Anthony Reynolds


Dénigrer toute son œuvre et ses productions passées, faire table rase de tout artifice et toute collaboration, prévoir sa disparition quelques années après la parution de cet album qui deviendrait ainsi son dernier… voilà ce qui pourrait être une « chronique d’une mort annoncée ». Comment peut on habiller un tel désarroi, un compte à rebours létal par de si belles chansons pop, sirupeuses, habillées avec classe, à la production élégante ? En tout cas le sentiment de sa fin annoncée déclenche chez Anthony Reynolds ce qui devra être son plus bel album, comme une renaissance.
Cette collection de pépites pop apaisantes culmine magnifiquement entre Elton John calme au piano et Robbie William dans ses ballades amoureuses. Certes « country girls » et « the disappointed » plongent l’âme dans une mélancolie légère comme savent le faire les crooners quand les violons s’allongent en nappes romantiques. « The hill » est au plus bas des abysses et on se dit que ça y est, la fin est proche. Mais le point final à ce testament musical "song of leaving" comme un bouquet final détonne et pulse comme un morceau de Joe Jackson.
Cet album respire tout sauf cette dérive alcoolique violente et morbide dans laquelle baigne l’artiste depuis quelques années. "British ballads" en apothéose musicale pourrait faire office de conclusion parfaite, comme d’une renaissance artistique. D’ailleurs Reynolds n’avait-il pas annoncé de stopper net sa carrière si l’excellent dernier album des Jack , en collaboration avec son binôme M.Scott, ne marchait pas ? « The end of the way it’s always been » est paru en 2002 comme annonciateur d’un éternel recommencement. Même si le succès commercial ne fut pas au rendez-vous malgré la haute tenue du disque, Anthony est toujours là et reviendra sûrement, réincarné en un autre projet artistique, à nouveau sur un autre label (déjà too pure ; acuarela ; les disques du crépuscule..), sous un autre nom, une autre forme, fantomatique ou pas.
Anthony REYNOLDS 2007 "british ballads" label:spinney

Jakob Olausson


J’ai écouté ce disque pour la première fois lors d’un trajet ferroviaire, au casque, à l’instant même où une pluie battante laissait derrière elle une atmosphère chargée d’humidité. Un soleil de mars radieux jetait ses derniers éclats avant le coucher et jouait avec les gouttelettes de rosée humaine accumulées sur le carreau embué.
Le son idéal pour ce paysage kaléidoscopique et trouble. Les rayons saccadés et découpés par le passage des arbres à grande vitesse jouaient avec cette condensation lourde. Le jeu délicat de cette lumière stroboscopique frappait la rétine dans une transe éblouissante.
Comment résister encore une fois à cette coïncidence de l’image et du son ? Le jeu de guitare de Jakob Olausson sur « silhouette v » flirte avec le psychédélisme d’un Pink Floyd de bord de rivière « Grantchester Meadows ». Des bruitages naturels, des voix doublées et hallucinées, une musicalité de paysage comme sortie du studio d’Ummaguma. Une harmonie artistique instantanée, un raccord unique qu’il est impossible de programmer ou de reproduire tant chaque moment intense où un album touche l’affect à son point le plus sensible tombe miraculeusement de manière opportune. La jubilation d’une combinaison entre l’élément naturel et sa bande son reste un moment unique.
Il est vrai que l’album pris au hasard d’un moment anodin ou d'un instant géographique quelconque peut rebuter voire irriter quand les conditions de la communion ne sont pas réunies. "Moonlight farm" fait parti des disques qu’il faut aller chercher, attendre le moment, la situation rare qui rend l’émotion perméable et le plaisir à son comble.
Dans la lignée très à la mode des disques folk barré « Moonlight Farm », tiré à 800 exemplaires, signe un drone léger qui garde un pied dans le réel. Olausson est un bidouilleur de bande son enregistrée sur 4 pistes et disponible sur CD-R uniquement. C’est le fondateur du label DE STIJL qui offrait, sur l’écoute d’une démo, la possibilité d’enregistrer officiellement son premier album. A l’origine, « Moonlight Farm » est sorti en vinyl en février 2006.
Puisqu’il est mentionné ici comme référence, je voudrais juste avouer un instant l’influence foudroyante, le déclic irréversible de la découverte du double album "Ummaguma" qui devait à jamais ouvrir toutes les portes d’une musique débridée, libre et féconde d’imagination picturale. La musicalité des paysages transposée concrètement en son impressionniste, animalier, fauve, visionnaire, voilé par quelques artifices brumeux ou acides. Précurseur fondamental de musique ambiante psychédélique, je serai sûrement venu à reparler de cette influence floydienne tant elle a ouvert toutes mes portes artistiques.

Jakob OLAUSSON , 2007 "moonlight farm" label : DE STIJL

http://www.destijlrecs.com/




mercredi 19 mars 2008

Tau Emerald


Nous avions laissé Nancy Elizabeth sur les sentes d’un folk boisé, exacerbé par une sensibilité nomade aux traditions celtiques sans pour autant sombrer totalement dans l’irréel. C’est en quittant ces longs chemins dans lesquels viennent s’engouffrer toute la horde de troubadours en vogue que mystérieusement les sous-bois nous happèrent vers des endroits magiques. Deux nymphettes habillées de clochettes (« Stoikite ») nous hypnotisent de leurs chants éthérés. Les cordes sont lancinantes (« Full moon » ; « water divining ») et les flûtes spirituelles (« travellers two » ; « Barrowlands »), la sensibilité musicale distille une poésie d’une extrême fragilité. Envoûtés par les accords acides et le chant animal nous nous enfonçons dans la fougère et la profondeur moite d’une forêt sans age. L’esprit nous guide et nous endort dans une fascination mystique. Un somnambulisme achève d’attirer nos esprits quand les instruments s’effacent devant des voix à capella (« Hebane ») et l’on est plus sûr de retrouver son chemin, avalé par ce monde fantastique où le végétal dessine des visages.
Tara Burke et Sharron Kraus sont les auteurs de ce bivouac artistique fantomatique. A nouveau issu d’une collaboration ponctuelle, ce groupe Tau Emerald endort pour des songes humides, végétaux, chlorophylliens, suaves et acides. Du bois, du vent et des cordes, des voix comme des esprits malandrins pour des âmes dérobées. Et l’on regagne les grands chemins comme par miracle et dépouillé de tout sens commun.
Les deux ménestrels ont un cv artistique assez conséquent, côtoyant les cordes les plus psychédéliques de la musique folk : Jack Rose ; Alexandre Tucker ; Kristian Kieffer ; Christina Carter pour l’ anglaise Sharron Kraus qui œuvre habituellement pour le collectif Australien « Camera obscura ». Quant à la pennsylvanienne Tara Burke, elle n’est autre que Fursaxa, hébergée par ATP records mais aussi sous les ailes merveilleuses de eclipse records, autre label mythique folk dans son côté le plus délirant. L’album est mixer par Jeffrey Alexander, membre des groupes Iditarod et Black forest/black sea.
Toute cette grande famille est là cachée sous les bois à attendre le passage d’une âme curieuse pour venir déguster la moelle des arbres, attiré comme un chant de sirène par deux anges de flûtes et de guitares.
TAU EMERALD 2007 "travellers two" label : important records

lundi 17 mars 2008

Maarten


Normandie, Californie, Rouen ou Modesto, des pôles géographiques opposés pour une réunion musicale au sommet qui convoque une multitude de références. La principale, Grandaddy fermement affichée par la présence de Jason Lytle aux manettes, balayant ainsi la torpeur que nous avions de devoir rester orphelin d’un groupe devenu une référence en peu de temps et que nous savions perdu depuis « Sumday ». La présence fantomatique de Grandaddy chez les Normands est une collaboration inespérée de deux cultures musicales proches, d'une pop terreuse et rurale que l’on sent accablée par une canicule inhabituelle sous nos cieux tempérés, mais tellement en adéquation avec la nonchalance aérée des barbus de Modesto.
Le premier album des Maarten, passé totalement inaperçu « pictures of a danish girl », distillait déjà une pop fraîche et sensible, beaucoup plus chlorophyllienne comme pouvait le laisser deviner la pochette. Une jolie collection de ballades comme savait le faire Eliott Smith ou Nick Drake.
Puis les 4x4 sont arrivés, le soleil plombé est venu balayer l’innocence et alcooliser les ambiances. Même la voix de Wilfried Scheaffer s’est légèrement voilée et les mâchoires se sont épaissies de l’apathie de Lytle. L’esprit rode et la musique est habitée, les instruments et la torpeur sont fournis avec, les idées sonores aussi, l’influence est de taille. On est fou de cette musique qui colle aux tiags, l’ombre des Radar Bros (qui en passant sortent leur disque le plus sombre) et de Sparklehorse nous plombent la silhouette. Jason Lytle aurait t-il pris possession du corps des Maarten pour continuer à exister ?…. Leur premier opus n’était t-il pas déjà sous influence et proposait un terrain favorable à ce jeu d’art croisé s’exprimant de la même façon ? Jason Lytle n’est pas à l’écriture, et pourtant « so lonely » valse aussi mollement qu’une chanson de Sumday ; « sad songs » roule des hanches langoureusement comme dans the sophtware slump ; « a new year » introduit comme « now it’s on » et « your mother should know » fait aussi office de standard Grandaddyien. Les fans de Maarten ou de Grandaddy devraient trouver leur bonheur, l’esprit californien plane chez eux comme l’Arizona des Calexico hante les granges de la Maison Tellier. Métissage divin d'un cow-boy scrutant l'azur des plages normandes, assis sur sa chaise pliante.

En attendant d’essayer de comprendre qui est où et pourquoi, prenons cette réunion artistique au sommet très naturellement, sans encombre car quelque soit l’influence le disque est de haute qualité et la présence miraculeuse du Grandaddy ne pourra qu’apporter à « my favorite sheriff » plus de visibilité chez nos piètres disquaires hexagonaux et être ainsi ranger au plus haut des étagères discographiques, normandes ou pas.

MAARTEN 2007 my favorite sheriff label : boxson
Quand on aime : Maarten; Grandaddy, Sparklehorse, Radar Bros.

Dominique A 2026

  Tranquillement l'évidence. Un sentiment de grande facilité, la maîtrise travaillée et plein de doutes chassés. C'est surtout cet...