C’est souvent ainsi dans mon
ciboulot, des liaisons permanentes qui relient mon œil à mes
oreilles, en passant par les souvenirs. Juste une lumière suffit,
une onde, un paysage, un souffle, une impression.
Tout s’enchaine et le choix des
musiques quand je rentre se fait naturellement. La nuit cuivrée y
fut pour beaucoup quant à ce choix-là, l’absence de vent, le
débit mou des hauts nuages, l’astre froid qui se laisse vêtir et
une voix fantôme qui m’a suivi.
Aussi, une fois
réfugié dans mon huis clos encore grisé par les senteurs moites,
Susanne est venue chanter mon chemin, dire l’harmonie. Sa
chevelure automnale pour ne rien laisser dehors. Nous avons ranimé,
j’ai tout laissé entrer, ses compositions, sa voix, des textes,
son octobre. Elle est devenue ma saison, ce carotène dingue qui
enflamma la douce soirée tiède d’où je venais à là d'où je
suis.
Tout est suspendu, percusion,
flugelhorn et harmonium, même figé le temps défile. L’alentour
est endormi, je me laisse sombrer, l'haleine de ma fenêtre entrouverte, ce parfum chaud des feuilles à terre.
Comment dire, depuis le temps que le
barrage retient tout, comment développer alors que les vannes se
sont ouvertes, la tète hors de l'eau comme on peut, une branche, des
respirations, les turbines devenues folles, une berge qui glisse, une
barque qui nous échappe des mains, la brasse en vain, des rochers à
éviter, on se débat, les poumons appellent à la rescousse, il nous
faudrait des branchies, si tout va bien on arrivera à l'océan dans
quelques jours à condition que le débit se calme, le contre-courant
même pas en rêve, c'est trop tard, on est dedans, faut se laisser
porter, lutter contre les fonds, baisser la tète sous les ponts,
John revenu a ouvert les vannes, depuis le temps qu'ils l'attendent,
de l'autre côté le niveau se vide, ici, plus bas, dans le bouillon,
les rapides, des chutes, des cascades, des riffs, un rythme
insoutenable, glissade fauve, faut s'accrocher ou se laisser porter, qui à parler
d'oublier l'abondance, de fuir l'opulence, la pente est Red, tout est
lâché, fallait pas s'y baigner, play c'est trop tard, aucune bouée,
on est dedans, trop rapide pour les amarres, écarter les membres et
attendre le sel, le calme d'un estuaire, puis de la planche en étoile
se relever, s'échouer, attraper le sable et remonter la pente,
revenir à la rétention, là-haut au pied du barrage, sauter à
nouveau pour un énième manège, une autre descente pour d'autres
berges, d'autres branches loupées, d'autres rochers à esquiver, la
même chute, les mêmes riffs, le rythme identique dans la
respiration … à condition de la garder.
Red Hot Chili Peppers 2022 « Unlimited
Love / Return of the Dreal Canteen »
Je ne me souviens plus qui a dit qu'il
valait mieux une guitare 12 cordes que la discorde.
Le son de cet instrument est pour moi
une thérapie.Des accord qui s'égrainent comme on
s'aime. De l'objet il est amoureux, Seb Martel depuis bien longtemps
est en accord avec sa guitare, ici et un peu partout, son jeu se
pose, inspire et construit.
Un album tombe du ciel, aucune couleur,
que des nuances, des contrastes, une pluie de lueurs. Des cordes comme il peut en tomber dans
un doux déluge de pluie fine, de bruine fantastique, de tendre
averse, un crachin amoureux.
L'objet entre les main devient
météorologique, délicat, il accompagne la toile et martèle nos
sensibilités, longe les inspirations cellulaires, embrasse les
cœurs. Plein de monde avec lui, des collaborations, dans les
galeries, partout des guitares, celles du Musée de la Musique qu'il
utilise ici, innombrables, unique collection à sa merci. Même
celles enfouies dans la réserve ont été enlacées par ce musiciens
hors-norme.
En pleine pandémie, Seb Martel s'est
recroquevillé à la Philharmonie sous des pluies de cordes pour
créer cette œuvre où ne chantent que des guitares de tout temps et quelques
invités de maintenant.
Le lierre d'Irlande au dessus des
Cyclamens épouse les nuances de rose. Même le cèdre a déjà
aspergé sa lourde poudre jaune, la saison du pollen touche à sa
fin. Du séminal, du vital, la reproduction par les airs font des
plantes des espèces supérieures. Depuis le temps qu'on nage, qu'on
rampe à la recherche d'un liquide pour se répandre, se reproduire,
patauger vers l’œuf.
Des muqueuses, le pollen s'en branle,
lui c'est le vent .
Le séminal dans les airs, un peu comme
la musique en fait, se nourrir sans cesse des notes et des verbes,
des ondes et des vibrations. Jouir des harmonies. Nos cellules se
multiplient non pas dans les airs mais sous des airs, sous
influences, faut trouver le liquide.
Il n'est pas impossible que quelques
mélodies, quelques phrases superbement alignés aient caressées mes
brins en hélice, mon escalier vrillé de bases azotées qui n'en
finit pas.
Quand j'écoute Bertrand Burgalat, il
me ramène sans cesse vers Pierre Barouh. Le timbre, la voix, le
chant certes .. mais pas que. L'esprit sûrement.
Et là je me dis, le pollen a fait son
boulot..il flotte et féconde. Tout est cyclique, ressac, hélice,
elliptique, tout tourne, tout revient, danse perpétuelle, pas rond
totalement.
Des semences, rien n'a jamais été
totalement pur, vierge de toute influence, toujours une trace de
protéine qui traîne, un nucléotide qui se ballade, des tronches de
cultivar qu'on semble avoir déjà vu quelque part, une situation
déjà vécue, ou rêvée, un album comme une arborescence qui ouvre
sur d'autres cosmos, des choses qui flottent inertes, d'autres qui
exhalent, exaltent, qui se posent et font renaître.
Du pollen partout où que ce soit.
Saravah, pollinisateur.
Il fallait que je franchisse le marbre
au seuil, passe sous la voute de pierres de la belle boutique Art et
Musique, un des disquaires de Chartres, pour que je puisse écouter
« Animals ». Oui, à l’époque il y avait plusieurs
disquaires dans cette vieille ville à clochers ; « La Pie
qui chante », « Leguay », Pierrot et ses bacs
d’occasions « Abbey Road » et puis « Art et
Musique » donc, Hi-Fi dès l’entrée, vinyles et cassettes au
sous-sol. Au beau milieu du temple dans lequel mes poches se vidaient, au dos d’une grande femme brune
à cheveux courts et bouclés, une cabine en verre pour écouter un
opus avant de l’acheter était ouverte à tous.
Mon cerveau
subjugué par la pochette, mes oreilles affamées réclamaient. Les
lycéens de mon espèces se bousculaient et ça grouillait de
passionnés, ébullition musicale, l’œil curieux et l’esgourde
aux aguets. C’est au bout de la troisième écoute à la troisième
semaine, que la belle dame de la cabine me lança en rangeant la
galette dans sa pochette « eh mon gars, c’est la dernière
fois.. la prochaine tu l’achètes. Eh.. j’te dis ça comme ça,
y’a du monde, juste y’a plein de nouveautés et je n’ai qu’une
seule cabine ». C’est vrai que c’est elle qui avait le
saphir en main et que pour cette troisième écoute je lui avais
demandé la face B… histoire de faire le connaisseur, le dubitatif,
histoire d’éviter d’acheter une daube…. Sauf que je crevais de
devoir attendre quelques caillasses de plus pour pouvoir me le payer
ce beau vinyle à l'usine cochonne. Pas un rond, tellement de disques sur ma liste, et
cette merveille qui me nargue, ce son unique, déjà j’ai séché la cantine pour
grimper vers le centre et cette cabine en verre… J’en rêve la
nuit, je suis pas bien, « Animals » on est mal, cet album
d’un de mes groupes que je mets au pinacle, bien au-dessus de tout…
On ne détrône pas le culte de l’adolescence. Il sera en
définitif, mon album préféré du groupe.
50 balais bien tassés, je passe vite
fait à la FNAC Montparnasse il y a quelques jours, et sans trop
réfléchir je prends le Remix 2018 d’ « Animals »,
sans lire, ni écouter, une petite jubilation mais totalement
retenue, un contrôle de quinqua quoi. Je suis effectivement dans le
déni d’émotion, pourtant Roger et David sont toujours dans la
chamaille, comme à la belle époque. Des gosses .. comme moi.
Qu’est devenue cette dame à la
cabine remplacée par mon téléphone Spoti à l’écoute illimité
sans aucun mérite, ma cabine plate et minuscule, la bave aux lèvres en moins, le slip tout sec,
les artères ramollies et la rage au fond des groles.
Je n’écouterai ce disque qu’une
fois arrivé chez moi, sur ma chaine, à travers mes enceintes
grandes comme des placards, comme un rituel, comme si je
découvrais la chose inabordable à l’époque, solennellement, en
pensant à cette cabine de verre alléchante, ce vaisseau formidable,
cette alcôve fantastique au creux de laquelle je décollais quelques
minutes avant de dégringoler à nouveau la rue Saint Pierre pour mon
cours de physique de 13h30, bredouille et affamé. Je lui aurais mangé la bouche à cette grande et belle dame des vinyles pour qu'elle me remette "Pigs" une quatrième fois. Je crois bien en plus que je l'ai acheté en grande surface entre la charcute et le surgelé pour 10 balles de moins.
Comment ça ?? Arnaque ?
Fumisterie ? buziness ? une pièce réchauffée de plus ?..
peut-être, j’m’en fout royalement...laissez-moi tranquille,
j’essaye d’être gosse à nouveau, je convoque mon adolescence
chevelue.. pour une soirée. Je vous laisse, j’ai un CD Remix 2018
sans bonus à la pochette transformée à écouter, comme dans une
autre vie .. ce soir je suis adulescent au milieu des chiens, du mouton et des cochons.
Mourir d'amour c 'est des
conneries, ça ne veut plus rien dire, un truc naguère de poètes
des temps reculés. Addiction, fixation, obnubilé en vain écroulé
au pied de ce temple sans cesse farfouillé, le groin fixe à la
recherche des fragrances, des poésies. Plus beaucoup de sentiments à
la foi.
Et l’athée reste pétri d'émotion
immergé dans cette nef, en pâmoison au creux de l’édifice
religieux, le souffle court étourdi par les voûtes, abrité par les
blocs, noyé par le volume silencieux. « Ce que nous disent les
roches mon amour ». Et l’ardoise en flèche traverse le
cobalt nuageux.
Le tourisme est un fléau, une nuisance
biologique du troupeau affamé d’hôtels clinquants et de vols
faciles, catalyseur de destruction lente, de bruyants épicentres
nauséabonds, tous donnaient en haut en bas, et même sous la
surface. Impossible de bouger son cul du canapé, de sortir de ses
plaines courtes, l’horizon en fantasme, le sédentaire dévore sur
son écran la moindre invitation au voyage. Tout voir, s’émouvoir
sans se mouvoir.
« Le monde réel » commence
comme un Mark Hollis, tout est suspendu au silence. Il flotte comme
une mélopée jazz boréal, la belle chanson d’ici sur des ondes de Bed à la
Burello. « Nous n’irons loin qu’avec les autres »
boxe avec la misanthropie du voyageur immobile, la foi disparue du
vieil agnostique. L’amour, c’est juste une question d’échelle,
d’angle.
L'amour à en crever ne serait qu’un
fantasme, un trompe l’œil.. je suis là à tes côtés, rassuré à
l'idée de te longer au quotidien, pétrifié cent fois par tes
gestes, comme on visite une église, comme on jouit d'un grand voyage
lointain et immobile émerveillé par cette danse, allongé. Les
semelles collées à la grasse terre brune, le cerveau a déjà
quitté l’air respirable.
Vivre d’amour. Et les jours défilent.
Tout respire nous.Regarde tout ce monde, vois, il n’y a
personne. Septique des lettres majuscules, je bois à ton bénitier,
je scrute tes landes, tes marées et toutes tes dunes. Isolons-nous
du bruit mon âme, le tumulte est pour les farfouilleux, laborieux et
peinge-culs, le bétail abasourdi. Mords ma peau, accroche-toi à
l’écorce, ne nous délayons pas dans cet amas, je te tiens, tu me
tiens pas nos belles fossettes.
On a pris un sacré coup d’automne
sur la couenne depuis une poignée d'heures. Des peaux qui pèlent à
la pelle s'envolent comme du pollen. Nos haleines fatiguées avec. Ça
souffle chaud vers ces bas nuages océaniques à la rescousse de la
croûte asséchée.
Ecchymoses à bout de bras sur les
branches, la cellulose a des allures de pierre. La paume sur le
tronc, comme on console un vieux pote, le remord de lui avoir dérobée
son futur. Si nos larmes pouvaient arroser.
Alors dans mes bras aussi, je laisse
mes enfants venir cogiter, le temps d'un éphémère abandon.
Suffisamment lourd pour que le fluide magnétique passe et que l'on cause des astres.
Il est possible de faire le crustacé,
de rester là, éberlué pour une louchée de secondes éternelles à
contempler parmi les crabes, oubli le désastre. Tel un bulot bucolique, une fois la
marée débinée, je reste à prendre l'air. Tel.
Les corbeaux me ramènent à ma Beauce,
peut-être avec le bordel climatique un jour le Goéland viendra
bouffer nos bloches sur ma motte. Déjà les mouettes blanchissent la
coulée verte, des sardines dans le réservoir de Montsouris ?
j'y crois pas une seconde.Rien a changé, un nouveau Manset
quoiqu'il arrive. Quoique l'on puisse penser. Ne rien lire, ni
appréhender. Le prendre comme une respiration ou pas, on a beau
déboiser, expirer, replanter comme on va à confesse, les graines
séculaires enfouies guettent nos égards, notre légèreté, notre
fuite. La patience inébranlable du revivifiable, quitte à passer
par l'irrespirable, sourde.
En attendant, le facultatif s'étend,
nous respirons timidement, la demi-molle du plexus fait rage.
Gérard Manset 2022 « Le Crabe
aux Pinces d'Homme »