jeudi 16 août 2018

Areski 1970



Au levé du jour, un beau matin, le ciel électrique a aspergé la terre asséchée, comme on se parfume la peau pour un rendez-vous bleu. Tout n'était que senteur, brouillard azoté, exhalaison infernale qui ravageaient les sinus et brouillaient les idées. Je suis retourné la chercher pour qu'elle sente ces épices de peptone et de graminées grillées, je voulais qu'elle regarde toute la poussière blanche des moissons se fondre dans la glaise et prendre un peu de rose aux joues.

Elle avait toujours le visage peint en blanc quand je rentrais sous le zinc qui abritait nos soirées. "C'est gai ça" lui disais-je avec l'accent portugais, ça la faisait rire, laissant ainsi fuir une larme qui creusait dans le talque de ses pommettes une voix d'espoir jusqu'à la commissure de sa bouche. Normalement je la démaquillais délicatement effaçant du coup le méandre de sa joue et je voyais apparaitre le grain de sienne brûlée en sillon que ces ancêtres lui avait offert.
Accroché à elle je l'amenais devant cette étendue de chaume délavée pour qu'elle sente l'ocre des plaines et le parfum des pailles hérissées. Tout me rendait fou à son bras, son front de chaux, cette danse parfumée comme une libération, et même la pluie lustrale en onde habitée, eau de parfum céleste irradiant ses tempes battantes.
Les rues rincées respiraient le zinc des toits, à chaque tournant des voix chantaient et le brouhaha au fil des cordes ondulait en mélodies tièdes de cury et de cyprine. Une buée cuivrée montait du bitume de la départementale mousseuse remplissant nos paupières. Au bord du carrefour du village à peine naissant, une bouffée de bière épaisse est venue foutre ma culpabilité. Je n'avais Dieu que pour elle, nous nous sommes assis sur le vieux banc vert bouteille que les pigeons affectionnent plus que tout et nous avons parlé de liberté, du ciel nacré et des vieux disques d'Areski, dont celui avec lequel nous avions pris l'habitude de passer des soirées entières à écouter minutieusement, pour chasser la grisaille et les esprits mauvais qui la ravageaient depuis sa plus pâle enfance.

Toute la pluie l'avait démaquillée à ma place. Tout semblait chanter sa couleur de peau comme avant. Elle grelotait assise près de moi. Nous avons tant parlé, un flot de rien et de pensées indispensables.

Je vis à ses côtés, sans cesse elle me dit qu'elle a froid. Beaucoup pensent la même chose d'elle, le chaleureux n'est pas son fort, et quand bien même.... Pourtant dès que je la prends dans mes bras, elle est presque bouillante, elle bat en sourdine et me tient chaud à son tour. Doucement elle s'assoupit, se réchauffe à mon contact, comme s'il fallait que quelqu'un lui souffle sa propre chaleur, lui ôte d'un doute, la reflète et la révèle. La froideur qui l’entoure ravage sa fleur de peau, la vide de toute énergie, juste dans mes bras, en silence, elle reprend doucement un peu du sang de la terre sous son masque blanc qui dégouline.
J'ai une chance folle de lui dire sa force. Clochard le visage bleui par l'indifférence, je voudrais encore qu'elle me garde pour ne pas qu'elle ait froid.

J'ai pris le flacon de talque dans son petit sac en raphia, et du coin de ma chemise bleu-ciel, j'ai pris le temps doux et lent de recouvrir son visage de cette teinte laiteuse qui la rassure, laissant juste ses paupières fermées se changer en deux coques de noix. Elle ne pleurait plus, pas de rimmel en brou qui coule, comme le poix triste de mes veines ankylosées. Nous sommes rentrés nous poser sur le lit une place et j'ai remis au hasard des fontaines Areski, le "..Beau Matin".Et  Nous avons tant parlé.

Areski 1970 "Un Beau Matin" label : saravah/souffle continu





6 commentaires:

gaby a dit…

De bien belles chansons , merci pour la découverte
je vais m'empresser tantôt d'écouter cet album

charlu a dit…

de rien.. il ouvre sur plein d'autre choses, Fontaine Higelin Saravah.. inépuisable

Mylène Gauthier a dit…

C'est un magnifique texte et Areski le mérite bien. Bon vendredi.

charlu a dit…

merci mimi.. ce monde Saravah me vrille la tète à chaque fois.
J'aurai bien aimé peindre ce que je ressens à l'écoute de ce disque...il faut que je trouve le temps d'enduire.
Biz

Mylène Gauthier a dit…

En parlant de peinture, j'ai essayé un retardateur pour l'acylique que j'ai prise dans le rayon peinture de ma quincaillerie. C'est trois fois moins en coût et j'ai mis le produit dans une bouteille spray et donc je spay sur ma palette de couleur. C'est pas l'huile mais ça sèche deux fois moins vite.

https://www.benjaminmoore.com/fr-ca/interieures-exterieures-peintures-teintures/catalogue-de-produits/bmpe/retardateur

charlu a dit…

Cool, ça à l'air top comme truc. D'ailleurs Benjamin Moore aussi.. t'es dans cette boite là ?
Bon, dès qu'il pleut ici je reprends la peinture. Moi j'ai pas vu une goutte depuis fin juin .. comme les végétaux je stresse :D